Ukraine : les ultra-nationalistes en question

Kiev, le  31 août 2015. Affrontements entre les forces de l'ordre et le parti ultra-nationaliste Svoboda
Kiev, le  31 août 2015. Affrontements entre les forces de l'ordre et le parti ultra-nationaliste Svoboda
(AP photos)

Depuis les incidents, souvent graves, en Ukraine, un nom revient, celui du parti ultra-nationaliste "Svoboda". Quelle est l'influence réelle de ce parti ? Entretien avec Alla Lazareva, correspondante à Paris du magazine "Une semaine ukrainienne".

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Svoboda veut dire "Liberté",  en ukrainien... comme en russe. Et c'est bien ce même Svoboda qui désigne aujourd'hui le parti ultra-nationaliste ukrainien, qui jusqu'en 2004 s'appellait "Parti national-socialiste d'Ukraine".

Aux élections législatives d'octobre 2012, cette formation qui peinait jusqu'alors à atteindre les 1%, a fait une percée remarquée, réunissant 10,5% des voix (2 millions de votes). Elle devenait ainsi la quatrième formation politique du pays avec 37 sièges sur les 450 que compte la Verkhovna Rada (Parlement). Svoboda a même fait des scores de 30 à 40% dans l'Ouest ukrainophone et agricole tandis qu'elle tournait autour des 1% dans l'Est russophone et industriel.

Ce parti ultra-nationaliste se positionne à la "droite de la droite", et il est connu
pour ses dérapages antisémites ainsi que pour ces échanges de coups de poing lors de séances parlementaires.

Selon le site internet de Svoboda, 19 de ses membres ont été tués dans l'est de l'Ukraine au cours de ces 16 derniers mois.
Selon le site internet de Svoboda, 19 de ses membres ont été tués dans l'est de l'Ukraine au cours de ces 16 derniers mois.
(AP Photo/Andrew Kravchenko)

Le pouvoir l'a plusieurs fois accusé d'être à l'origine de violences contre les policiers place Maïdan durant le mouvement de contestation pro-européen, réprimé dans le sang et qui a conduit à la chute du régime pro-russe en 2013.

Aujourd'hui, même s'il revendique quelque 20.000 membres, il n'est plus représenté au Parlement, hormis deux députés élus sans étiquette politique. Mais sur le terrain, ses membres ou militants se sont notamment illustrés en première ligne lors des combats face aux séparatistes pro-russes dans l'Est ukrainien.
 

La journaliste ukrainienne Alla Lazareva
La journaliste ukrainienne Alla Lazareva
(DR)

Alla Lazareva est journaliste. Elle commente les récents évenements de Kiev, marqués par la mort de plusieurs manifestants.  Née en Ukraine,  elle est aujourd'hui correspondante au service ukrainien de la BBC à Paris, après avoir été auparavant rédactrice en chef du magazine "Oukraïnsky Tyjden" ("La Semaine ukrainienne"). Alla Lazareva  n'a jamais caché son engagement pro-européen.



Ces violences ne risquent-elles pas de provoquer un embrasement plus large ?

Je ne pense pas, à mon sens, il s'agit d'un acte isolé. L'homme qui a lancé cette grenade dans la foule qui s'était rassemblée à Kiev est un militant extrêmement radical. Mais la majorité des Ukrainiens condamne fermement ce geste.

Quelle est l'influence réelle du parti ultra-nationaliste Svoboda ?

C'est un parti assez marginal. Aujourd'hui, beaucoup de ses membres sont entrés dans la Garde nationale, ils sont ainsi devenus des militaires subordonnés au ministère de l'Intérieur. Ils ont eu un certain succès politique lors des élections de 2012.  Je pense qu'ils ont cherché avec ce rassemblement à refaire parler d'eux avant les élections partielles d'octobre prochain.

Ces violences ne risquent-elles pas de fragiliser le président Porochenko ?

Son pouvoir est déjà fragilisé. Le problème de Petro Porochenko, c'est qu'il communique très peu. Il prend une décision et n'en parle pas. Voilà pourquoi il y a autant d'incompréhension de la part de l'opinion publique, notamment sur les accords de Minsk, c'est parce que le travail d'explication n'a pas été  fait ! Les gens sont amers et ils pensent qu'on ne les respectent pas et qu'on leur impose des choses qui ne leur conviennent pas.

Cette manifestation était organisée pour protester contre un projet de révision constitutionnelle octroyant plus d'autonomie aux séparatistes prorusses dans l'Est. Comment l'opinion publique accueille-t-elle ce projet ?
Le calcul du gouvernement, c'est d'agir dans le cadre légal. Kiev applique les accords de Minsk et en échange, Kiev demande plus de pression sur Moscou de la part de la communauté internationale. En gros, voter ce qui est prévu et obliger ainsi Moscou à faire ce qui est prévu!  Mais la plupart des gens ne croient pas à cette stratégie. Car il faut bien le dire, les accords de Minsk ne sont pas très populaires chez les Ukrainiens.

Comment se porte l'Ukraine aujourd'hui sur le plan économique ?

Pas très bien, mais il y a de plus en plus d'initiatives, je pense par exemple au lancement d'un cidre ukrainien, mais le pays reste en guerre, ce qui paralyse beaucoup de domaines.

Existe-t-il encore un désir d'Europe chez les Ukrainiens, le fameux esprit de Maïdan ?

En fait, pour nous, les Ukrainiens, le pays est déjà européen d'une certaine manière! On se dit que l'on fait partie de l'Europe même si sur le papier ce n'est pas fait. En tout cas, beaucoup d'entre-nous en défendent les valeurs, celles de liberté, de dignité et du droit de disposer de soi-même.