Syrie : Assad encore un peu plus seul

L'isolement diplomatique du régime de Bachar el-Assad (*) s'est significativement accentué avec la décision européenne d'appliquer un embargo sur le pétrole syrien dont elle achetait jusqu'alors 95 % de la production. Les pays traditionnellement alliés à la dictature commencent a laisser transparaitre quelques signes de lassitude.
Analyse de Bassma Kodmani, chercheuse associée au Centre d'études et de recherches internationale (CERI, Sciences po) et directrice de l'Institut arabe de réforme (groupement d'instituts de recherches).

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Manifestation contre Hafez el Assad à Chypre (AFP)
Manifestation contre Hafez el Assad à Chypre (AFP)
On a longtemps reproché à l’Europe ses formules pieuses envers la Syrie masquant une certaine passivité. L’embargo sur le pétrole syrien qu’elle vient d’annoncer aura-t-il plus d’effet ?
 
L’effet est plus politique qu’économique. L’effet économique est limité dans la mesure où, le temps que les sanctions entrent en vigueur, les Syriens peuvent se retourner, trouver d’autres clients. Cela peut être la Chine mais aussi l’Iran, la Turquie. L’effet des sanctions, dans le meilleur des cas, est très long à apparaitre et on a toujours vu, lorsqu’il y a sanctions, l’ouverture de voies parallèles pour les contourner. L’étranglement du régime est donc très lent et partiel et la mesure, en soit, n’est pas décisive. Mais c’est la signification politique de ces sanctions qui est importante : le signalement de l’isolement du régime, sa « délégitimation », la décision de ne plus traiter avec lui. Et le régime malgré son discours, est très sensible aux messages de l’extérieur.
 
La Ligue arabe fait pression. Moscou reçoit des opposants. L’Iran semble s’inquiéter. Des amis du régime de Damas s’éloignent ?
 
Il y a certainement un embarras. La Syrie est seulement une composante des intérêts de ces pays-là, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’Iran. Même l’Iran a d’autres intérêts et va mettre sa relation avec la Syrie dans la balance pour voir si elle reste un atout ou devient un handicap, s’il y a moyen de monnayer un changement de politique dans une direction intéressante. Examiner, par exemple, quel type de marché on peut conclure avec les pays occidentaux sur le programme nucléaire. On est dans une logique où les « amis de la Syrie » ont compris que ce régime était très largement fini ; qu’il leur faut préparer l’après-Assad avec la Syrie et, pour l’Iran, avec les occidentaux, au-delà de ce régime.

Manifestation à Damas (AFP)
Manifestation à Damas (AFP)
Pour l’Iran, c’est tout de même nouveau …
 
C’est aussi bien moins visible dans son cas. Dans l’immédiat, Téhéran continuera de soutenir ce régime. Il y a suffisamment de gens en Iran qui considèrent qu’il représente un atout stratégique majeur dans la région. Par ailleurs, cela dépend aussi de l’évolution à l’intérieur de l’Iran. Il y a différents courants. Mais dès lors que le régime syrien semblera à ses yeux réellement fini ou sans avenir, les choses changeront.
Le débat en Iran est très chaud sur « comment assurer au mieux la préservation de nos intérêts ». Réponse : d’une part en parlant avec l’opposition syrienne. Deuxièmement, en calculant les positions de replis de l’Iran dans la région pour s’assurer de son influence au Liban et le maintien de certains de ses intérêts en Syrie. Et avec les pays occidentaux, s’il y a le moindre avantage à gagner en lâchant la Syrie ou en prenant certaines distances avec elle, les Iraniens ne seront pas insensibles à cette opportunité.
Cela ne se voit pas, c’est encore un pari mais on sait que les Iraniens ne sont pas des gens irrationnels. Au contraire, dans cette occasion, ils vont sortir du raisonnement « il faut détruire Israël ; par conséquent la priorité c’est être présent sur le front avec Israël et alimenter en missiles de plus ou moins longue portée le Hezbollah » vers une politique de « on compose et on essaie de tirer les meilleurs bénéfices de l’après-Assad ».
 
Il semble exister dans l’opposition syrienne intérieure et extérieure un consensus pour refuser toute intervention étrangère armée. On en comprend la raison mais dans ce cas, quelle peut être l’issue de l’insurrection ?
 
C’est la grande question. La position de principe reste « pas d’intervention extérieure » mais une mobilisation internationale sur tous les autres moyens que les moyens militaires. C’est le mot d’ordre de l’opposition : activer tous les modes de pressions possibles de l’extérieur à l’exception de l’intervention militaire.
Maintenant, vous avez des voix qui à l’intérieur qui commencent à dire « il faut protéger les civils » et appeler à une intervention extérieure. Il y a quelques voix dans l’opposition qui avancent cela. Elles sont très minoritaires et n’osent pas le dire si l’intérieur ne le dit pas. Le signal viendra de l’intérieur. Mais on n’en peut plus et le dilemme devient « soit on passe nous même à l’action armée, soit il y a intervention extérieure ».

Près de Banias (AFP)
Près de Banias (AFP)
Faut-il voir dans cette réticence l’expression d’un nationalisme sourcilleux ou la crainte d’un scénario à l’Irakienne ?
 
Les deux. Il y a un fond de fierté nationale, de nationalisme. Et une grande méfiance,  très établie en Syrie vis-à-vis des projets de l’étranger à son égard, les « agendas étrangers » comme on les appelle. C’est une composante importante de la culture politique des Syriens, incontestablement. Aujourd’hui, il y a aussi l’idée qu’on se fait ravir la révolution si l’on passe par une intervention extérieure. Il y a une perte de la nature même de la révolte qui se trouve ensuite entre les mains de l’étranger ; on perd le contrôle, par définition du processus.
Et il y a toujours un prix à payer pour une intervention extérieure, en termes de reconnaissance due.
Les Libyens ont donné des parts de marché, de leur pétrole mais pour la Syrie, ce sont des concessions d’ordre politique qui inquiètent d’avantage. Malgré tout, face à la mort quotidienne, la question peut se poser dans d’autres termes.
 
La chute de la Libye fragilise t-elle vraiment Assad ?
 
Oui certainement. La communauté internationale va se tourner vers la Syrie maintenant qu’il n’y a plus à régler l’affaire libyenne. C’est le message de tous les pays, y compris les pays arabes. Donc, c’est certain que la chute de Kadhafi fait peur au régime syrien d’autant que la relecture maintenant, a posteriori de l’intervention étrangère en Libye est devenue moins exploitable comme un repoussoir qu’elle ne l’a été.


(*) Sur l'environnement international de la Syrie, voir aussi notre article "Un paria très choyé "  (par Pascal Priestley).


Infléchissements

09.09.2011(d’après AFP)

Des dizaines de milliers de manifestants syriens ont réclamé pour la première fois vendredi 9 septembre une protection internationale face à la répression exercée par le régime de Bachar al-Assad, défendu par Moscou.

Afin de tenter de faire cesser les violences, le chef de la Ligue arabe Nabil al-Arabi est attendu samedi en Syrie, où il doit soumettre à M. Assad un plan pour l'"arrêt immédiat" de la répression et la tenue d'une élection présidentielle en 2014, à la fin de son mandat.

Jeudi, le président russe Dmitri Medvedev a estimé qu'un "message sévère" devait être envoyé non seulement au pouvoir syrien mais aussi à l'opposition, affirmant que certains opposants pouvaient être qualifiés de "terroristes".

Moscou doit accueillir lundi la conseillère de M. Assad, Boutheina Chaabane.
Un autre allié du régime syrien, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a annoncé que son pays était prêt à accueillir une réunion de pays islamiques qui pourraient aider la Syrie à résoudre ses "problèmes".

En revanche, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan qui fut longtemps un très proche de Damas, a vivement critiqué le régime: "Celui qui fonde son pouvoir sur (l'effusion du) sang finira par partir dans le sang".