Syrie : comprendre le soutien russe

Le 5 février 2012, la Russie rejette la résolution contre le pouvoir syrien présentée par la Ligue Arabe (Crédit AFP)
Le 5 février 2012, la Russie rejette la résolution contre le pouvoir syrien présentée par la Ligue Arabe (Crédit AFP)

Alors que les médias occidentaux nous livrent chaque jour un récit terrible de la situation en Syrie, l'attitude russe paraît totalement décalée. Par quel cynisme la Russie peut-elle soutenir le régime de Bachar el-Assad ? Mais d'ailleurs le soutient-elle vraiment ? Que cherchait Moscou en opposant (avec la Chine) le 5 février un véto à la résolution présentée par la Ligue arabe ? L'analyse de Barah Mikaïl, chercheur au sein de l'institut de géopolitique espagnol FRIDE.

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Barah Mikaïl
Barah Mikaïl
L'indéfectible soutien russe à la Syrie vaut à Moscou une réprobation internationale. Le pouvoir russe est-il sourd à cette réprobation ?

Dans cette affaire, il faut se méfier des considérations morales que certains voudraient mettre en avant pour condamner ou justifier le soutien russe à la Syrie. Les Russes constatent parfaitement les violences et les victimes sur le terrain mais je crois qu'ils réfléchissent avant tout par rapport à leur propres intérêts et par rapport à leurs ambitions géostratégiques au niveau du Moyen-Orient. Pour dire les choses autrement, d'un point de vue historique mais qui éclaire l'actualité, les Soviétiques considéraient déjà il y a soixante ans que le Moyen-Orient était une zone de rivalité potentielle vis à vis des Etats Unis. Et les américains avaient le même réflexe, la même conception. Il fallait pour chacun se gagner un maximum d'alliés dans la région pour accroitre sa sphère d'influence, sur le principe selon lequel les pro-URSS seraient anti-USA et vice-versa. Aujourd'hui, ce réflexe prévaut encore à une nuance près : contrairement aux années 50, quand les choix pouvaient encore se faire, aujourd'hui les russes voient bien que comme alliés relativement fiables ou amis potentiels au Moyen-Orient au sens large , il n'y a que deux pays : l'Iran et la Syrie. Cette volonté de garder le régime syrien comme allié est une première explication. Mais il y a un autre aspect. La Russie sait qu'elle pourrait éventuellement provoquer les conditions pour une sortie de crise. J'insiste bien sur peut-être. Mais dans le même temps, Moscou aurait le sentiment de faire un jeu conforme au souhait des américains et de leurs alliés occidentaux. Les Russes ont besoin de montrer qu'ils font encore la différence sur les dossiers importants de la planète. D'ailleurs, la Russie ne prend pas mal le fait d'entendre les Etats-Unis, la France ou la Grande-Bretagne dénoncer son attitude au Conseil de sécurité. Au contraire, on leur dit ainsi qu'ils ont un poids significatif qui bloque la possibilité pour le Conseil de passer outre ce qui est décidé en son sein.

Autre argument souvent mis en avant pour tenter de saisir l'attitude russe, cet accès à la Méditerranée que représente pour elle la Syrie.

Oui on parle là de la fameuse base de Tartous. Franchement, je crois  que s'il y avait dans la région une confrontation massive, les russes ne feraient certainement pas la différence avec cette seule base de Tartous.

On évoque aussi un commerce d'armes juteux entre Moscou et Damas…

Juteux, si l'on peut dire… La dernière transaction de ce type entre les deux pays s'élève à environ 500 millions d'Euros. Et en l'état actuel des choses, je ne suis pas bien certain que la Syrie soit solvable...

A Homs, un rebelle face à un char détruit. La photo provient de l'opposition syrienne (Crédit AFP)
A Homs, un rebelle face à un char détruit. La photo provient de l'opposition syrienne (Crédit AFP)
L'explication est peut-être à aller chercher du côté du "précédent libyen". Moscou n'aurait pas digéré l'interprétation qui a été faite de la résolution 1973 qui, au départ, prévoyait la protection des civils et une zone d'exclusion aérienne…

Ca je pense que c'est vrai. La Russie a vu que, sur la base d'une résolution des Nations Unies, on se retrouvait avec l'OTAN en Libye. Les russes ne veulent pas se faire dépasser à nouveau. Mais pour bien comprendre la position russe, j'ajouterais qu'en Syrie, Moscou évalue très précisément la situation sur le terrain. Je m'explique. Sans suivre aveuglément la propagande du régime syrien, Moscou est d'accord avec lui quand il affirme être confronté à l'action de réseaux islamistes, voire salafistes. Le messages dominant, celui des médias "mainstream", est que la situation syrienne, ce sont des opposants pilonnés par l'armée. Mais si vous regardez ce qui se passe dans les contours de la Syrie, au niveau notamment des frontières turques et libanaises, vous constatez qu'il y a effectivement des éléments armés parfois salafistes qui semblent vouloir apporter leur soutien aux opposants syriens. Et j'ajouterais à cela qu'on retrouve des russophones parmi ces combattants engagés. Moscou n'exclut absolument pas une connexion tchétchène à travers ces évolutions. On arrive ici sur des considérations internes : si on laisse gagner une vague de type islamiste en Syrie, l'activation de réseaux (soutenus par des pays comme l'Arabie Saoudite ou le Qatar) pourrait pousser ces réseaux à activer des connexions dans le Caucase mais aussi plus généralement dans la sphère d'influence et même sur le territoire russe. Pour Moscou, cela jouerait contre ses intérêts.

Le chef de la diplomatie russe et le président syrien le 7 février à Damas (Crédit AFP)
Le chef de la diplomatie russe et le président syrien le 7 février à Damas (Crédit AFP)
Vous évoquez des considérations intérieures, alors justement, en Russie, il y a le 4 mars prochain une élection présidentielle… Est-ce un élément à prendre en compte ? 

Je ne pense pas. Ce n'est pas un sujet qui peur faire la différence. L'opinion publique russe est déconnectée des affaires syriennes. En Russie, les lignes de fractures dans l'opinion ses définissent plutôt par rapport à l'ouverture ou non du champs politique intérieur. En clair, les Russes sont d'accord sur le fait que, quel que soit leur leader, il ne laissera pas tomber cette aspiration à une envergure internationale. A la fin des années 90 et au début des années 2000, la Russie a cherché à revenir sur la scène internationale et moyen-orientale. Vladimir Poutine a décidé de développer un stratégie au Moyen-Orient basée sur la tentative de gain de nouveaux alliés. Ca a été un échec mais, pour ce faire, il s'est entouré de conseillers pro-arabes. Il devrait donc maintenir le cap. 

En cas de retour de Vladimir Poutine à la présidence, il ne faut donc pas s'attendre à un changement de stratégie…

En effet, mais attention. Si vous écoutez bien Serguei Lavrov (le ministre russe des Affaires étrangères, NDLR) qui était il y a quelques jours à Damas, nous ne sommes pas là dans le soutien inconditionnel. La position russe c'est d'être contre une intervention étrangère. Pour le reste, les Russes bottent en touche en disant que c'est aux syriens de décider, et à eux-seuls. Donc au nom de la non-ingérence, les Russes veulent montrer qu'ils peuvent être une voix alternative qui permette de sortir de ce traumatisme qu'a été pour eux l'unipolarité américaine qui s'est exprimée dans les années 90 après la chute du Mur de Berlin et la première guerre du Golfe.