Syrie : d'où viennent les djihadistes ?

12 000 étrangers seraient partis combattre avec les djihadistes © AFP
12 000 étrangers seraient partis combattre avec les djihadistes © AFP

Alors que les djihadistes qui se font appeler "Etat islamique" progressent en Syrie et en Irak, de plus en plus d’étrangers rejoignent les rangs des combattants. Ils seraient plus 12 000 au total. Alors d’où viennent ces guerriers ayant quitté leur pays pour la Syrie ? 

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De quelques centaines à plusieurs milliers, les étrangers sont nombreux à partir combattre en Syrie. D'après les derniers chiffres de la CIA, l'Agence centrale du renseignement américain, ils seraient plus de 30 000 à avoir quitté leur pays d'origine pour aller rejoindre les djihadistes en Irak et en Syrie. Cette estimation est basée sur des comptes-rendus de services de renseignement. Selon The Soufan Group, une agence américaine de conseil en renseignement et en sécurité, ils ne seraient que 12 000 à être partis. 

Pour le professeur Peter Neumann qui dirige le Centre international d’étude de la radicalisation (ICSR) au King’s College de Londres, « c’est la plus forte mobilisation de combattants étrangers depuis l’Afghanistan » des années 80 où 20 000 étrangers se battaient contre les Soviétiques. Il estime également que la proclamation du califat à cheval sur la Syrie et l'Irak par les membres de l'Etat islamique, en juin dernier, accompagnée de la prise de Mossoul, début août, ont attiré de plus en plus de combattants étrangers dans les rangs de l’EI. 


Carte : Laura Mousset/TV5MONDE 
Légende 
Jaune : entre 0 et 500 ressortissants partis faire le djihad 
Orange : entre 500 et 1 500 ressortissants 
Rouge : entre 1 500 et 3 000 ressortissants 

Occident 

Sur ces 12 000 personnes, environ 3 000 viendraient des pays occidentaux selon The Soufan Group. Parmi eux, les Français sont les plus représentés sur le sol syrien. Le magazine britannique The Economist en dénombre 700. Soit 200 de moins que le chiffre annoncé par le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, lors d’une interview sur France Info en août dernier. Mais pour le géographe Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen Orient (Gremmo), interrogé par Jeune Afrique : « il ne s’agit en fait que des personnes clairement identifiées par les renseignements, la partie émergée de l’iceberg. Il faut au moins doubler ce chiffre ». 

Face à la recrudescence des départs français pour la Syrie, le gouvernement a annoncé, début juillet, un renforcement de l’arsenal anti-terroriste. Cette loi prévoit plusieurs mesures dont l’interdiction administrative de sortie du territoire pour certaines personnes suspectes, l’incrimination des « loups solitaires » qui permettra de poursuivre des individus isolés ou encore la suspension de passeports pour une durée de six mois. Ces mesures répondent à l'inquiétude des autorités d'un possible retour de ces djihadistes dans leur pays d'origine pour commettre des actes terroristes. 

C’est le cas de Mehdi Nemmouche, auteur de la tuerie du musée juif de Bruxelles, en mai dernier. Après avoir séjourné en Syrie aux côtés de l’Etat islamique, il est revenu en Europe commettre son attentat.  

En avril 2013, en Belgique, c'est une mère qui reconnaît son fils Sammy de 23 ans dans une vidéo postée sur internet, peut-on lire sur le site de la RTBF. Sur celle-ci, il apparait aux côtés de djihadistes, keffieh autour du visage et arme à la main. 
La Belgique posséderait 250 ressortissants chez les djihadistes. La plupart de ces combattants belges seraient originaires de Anvers, Vilvorde et Maline, d’après les recherches de décembre 2013 du Centre International du Contre-terrorisme (ICCT)
 

Deso Dogg, le rappeur allemand devenu djihadiste et mort en Syrie. Capture d'écran
Deso Dogg, le rappeur allemand devenu djihadiste et mort en Syrie. Capture d'écran
Le Royaume-Uni compte 400 Britanniques parmi les djihadistes. Un chiffre largement sous évalué selon le député de Birmingham Khalid Mahmood qui estime leur nombre à plus de 1 500 personnes. 

Face à ces déplacements de combattants, le Premier ministre britannique, David Cameron, a annoncé des mesures strictes. Les services de police auront le droit de confisquer provisoirement les passeports des voyageurs suspects aux frontières. Leurs déplacements pourraient être restreints avec le concours des compagnies aériennes. « Les compagnies aériennes devront respecter nos dispositions relatives aux personnes interdites de vol, nous donner des informations sur les listes de passagers et se conformer à nos dispositifs de contrôle de sécurité », a-t-il déclaré lors d’une session parlementaire de rentrée à Westminster.

En Allemagne, de telles mesures n'ont pas encore été prises mais la perspective du djihad séduit jusque chez les artistes. En avril dernier, un rappeur allemand surnommé Deso Dogg qui avait rejoint les djihadistes de l’EI en Syrie a été tué dans un attentat suicide, avaient indiqué des sources djihadistes et une ONG. Lui, comme beaucoup d'autres avait été attiré par le djihad. 
En tout, 270 Allemands auraient quitté leur pays pour la Syrie selon The Soufan Group. Le Bundesamt für Verfassungsschutz, l’équivalent des services secrets allemands, lui, annonce le chiffre de 320 personnes, selon le site Francetv info. De leur côté, les associations qui s’occupent de la prévention évoquent le double. 
Un rapport de l’ICCT précise que ces ressortissants partiraient, pour la plupart, de Berlin, Kassel, Frankfort, Düsseldorf, Offenbach, Pforzheim ou Karlsruhe, en Allemagne. 

Un groupe de djihadistes dans la province de Ninive en Irak © AFP
Un groupe de djihadistes dans la province de Ninive en Irak © AFP
Maghreb et Moyen Orient 

Si de nombreux "guerriers" proviennent des pays occidentaux, la majorité d’entre eux sont originaires du Maghreb et du Moyen Orient. 
Ainsi, 3000 Tunisiens auraient rejoint les rangs de groupes djihadistes. La Tunisie fournirait le plus gros effectif de combattants venant du Maghreb. En juin dernier, Lofti Ben Jeddou, le ministre tunisien de l’Intérieur, affirmait, sans citer ses sources, que 2 400 ressortissants tunisiens se battaient en Syrie, au sein de l’Etat islamique et que 20% d’entre eux avaient rejoint le Front Al-Nostra, proche d'Al-Qaïda. En février 2014, le ministre avait également déclaré que les autorités tunisiennes avaient empêché 8 000 personnes de se rendre en Syrie, tandis qu’environ 400 Tunisiens étaient revenus au pays après un passage là-bas. 

Au Moyen Orient, l’Arabie saoudite compte 2 500 personnes parties rejoindre la Syrie. Dans un article du Figaro de février dernier, on apprend qu’une étude d’un service de renseignement occidental dénonce le « laisser faire des autorités saoudiennes à l’égard des volontaires pour le djihad, certains d’entre eux ayant été libérés de prison à condition qu’ils partent pour la Syrie ». Pourtant, le roi Abdallah a mis en place un décret qui stipule que tout citoyen participant à un conflit à l’extérieur des frontières du pays s’expose à des peines allant de 3 à 20 ans de prison. Deux discours s’opposent donc concernant la position de l'Emirat saoudien. Il faut rappeler que l’Arabie saoudite est accusée par l’Irak, notamment, de financer la mouvance djihadiste de l’EI. Mais ces derniers mois, l'Arabie saoudite montre des signes d'inquiétude face à la montée de l'EI.
Selon le site d’informations RFI, le pays a construit un mur de 900 km à sa frontière avec l’Irak pour empêcher les membres de l’EI de pénétrer dans le pays. Ce « mur de la peur » est équipé de caméras infrarouges, de 50 radars et tours de surveillance. De plus, l'Emirat saoudien a récemment annoncé son accord pour faire partie d'une coalition contre l'EI. 

La Jordanie et le Maroc recensent, respectivement, 2 089 et 1 500 ressortissants partis sur le champ de bataille syrien. 

Un jeune djihadiste, en Syrie © AFP
Un jeune djihadiste, en Syrie © AFP
Des chiffres exacts ? 

Plusieurs pays possèdent des estimations du nombre de ressortissants partis en Syrie mais elles ne sont pas exhaustives et souvent imprécises. Elles sont souvent basées sur des informations récoltées sur les réseaux sociaux, parmi la population ou au travers d'enquêtes. 
Les groupes terroristes eux-mêmes ne sont pas connus pour répertorier leurs combattants. C’est souvent lorsque l’un d'entre eux meurt que sa famille apprend, par un appel téléphonique ou via les réseaux sociaux, qu’il était parti en Syrie, assure le rapport du Soufan Group. 

Le Centre international d’étude de la radicalisation (ICSR) qui s’est penché sur le mouvement des étrangers vers la Syrie explique sa manière d’établir ses statistiques. "Grâce à des méthodes d'avant-garde de sciences sociales, nous avons développé une vaste base de données répertoriant plusieurs centaines de combattants, en surveillant les traces qu'ils laissent sur les réseaux sociaux. Nous échangeons aussi avec ces combattants et nous les interrogeons pour en apprendre davantage sur leur expérience. Enfin, nous allions ces approches à un travail sur le terrain, en allant jusqu'à la frontière turco-syrienne pour interroger des combattants", peut-on lire sur le site du centre. 

Face à l’afflux de combattants du monde entier qui se rendent en Syrie, les Etats-Unis veulent obtenir le vote d'une résolution contraignante à l’ONU sur les djihadistes étrangers. Celle-ci imposerait aux Etats membres du Conseil de sécurité des Nations Unies de prendre des mesures législatives pour empêcher leurs citoyens de s’enrôler dans des organisations extrémistes comme l’EI, selon l’AFP. Le but est de renforcer la coopération internationale et l’échange d’informations. Washington espère faire adopter ce texte à le 24 septembre prochain lors d'une réunion du Conseil, présidé par Barack Obama.