Syrie et Libye : comparaison n'est pas raison

L'ex-président français Nicolas Sarkozy a suscité la polémique en évoquant "de grandes similitudes" entre la crise syrienne et celle de 2011 en Libye, où il avait été à la pointe d'une intervention internationale, mais des experts soulignent que les deux situations n'ont rien à voir.

dans
Trois mois seulement après sa défaite à la présidentielle, M. Sarkozy s'est entretenu mardi avec le président du Conseil national syrien (principal organe de l'opposition), Abdel Basset Sayda, les deux hommes soulignant "la gravité de la crise syrienne et (...) la nécessité d'une action rapide de la communauté internationale pour éviter des massacres".
"La comparaison, facile, entre deux pays arabes dirigés par des dictateurs n'est qu'un coup médiatique, sans réalité stratégique", tranche le géopolitologue Pascal Boniface, interrogé par l'AFP. "Faire ce qui a été fait en Libye en 2011 est impossible aujourd'hui en Syrie, parce que les Nations unies ne délivrent pas de mandat pour une telle intervention et en raison du rapport de force militaire en Syrie et de l'environnement géopolitique du pays", ajoute le directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques.
Karim Emile Bitar, expert français du Moyen-Orient, insiste sur le caractère explosif de la situation syrienne, "véritable mosaïque ethnique et religieuse" de 22 millions d'habitants, tandis qu'"en Libye, on avait une population de 6-7 millions homogène". La deuxième ville libyenne, Benghazi, berceau du soulèvement, avait très vite échappé au pouvoir central. Mais les rebelles syriens ne contrôlent toujours pas de grandes parties du territoire ni de grandes villes.

Benghazi n'est pas Homs ou Alep...
Benghazi n'est pas Homs ou Alep...
Un autre niveau d'équipement

"Une majorité écrasante de Libyens réclamaient une intervention étrangère alors qu'en Syrie, au moins 50% des Syriens la refusent, traumatisés par la guerre (de 2003 à 2011) en Irak", leur voisin, relève M. Bitar.
Du simple point de vue stratégique, les experts font valoir qu'il était relativement facile de remporter une victoire contre l'armée libyenne, même si la guerre avait duré sept mois. L'armée syrienne, nettement mieux équipée, possède même des armes chimiques.
Pour l'Egyptien Omar Ashour, directeur des études sur le Moyen-Orient à l'université d'Exeter (Grande-Bretagne), l'une "des principales différences, c'est le niveau de sophistication des forces armées syriennes et le soutien apporté au régime de Damas par l'Iran et la Russie et dans une moindre mesure la Chine". "Ils n'envoyaient pas de navires de guerre sur la côte libyenne", relève-t-il. Alors que le régime Kadhafi était isolé, "c'est la Russie qui détient les clefs de la crise syrienne", insiste M. Bitar, convaincu qu'"il faudra faire avec les Russes un marchandage dépassant le cadre syrien".

Le conseil de sécurité de l'ONU
Le conseil de sécurité de l'ONU
Un vote indispensable

Impossible, quoi qu'il arrive, d'intervenir sans mandat des Nations unies, relèvent ces experts. En 2011, "la résolution adoptée à l'ONU pour donner un cadre légal à l'intervention en Libye mettait pour la première fois en oeuvre le concept de responsabilité de protéger les populations", rappelle M. Boniface. "En cours de route, l'intervention avait été dénaturée par les pays participant qui disaient +il faut renverser Kadhafi+. Russes et Chinois se sont sentis bernés et ne veulent pas recommencer", résume-t-il.
Une intervention en Syrie serait d'autant plus périlleuse qu'elle a pour voisins immédiats le Liban, Israël, l'Irak... "Sur une révolution légitime contre un régime autoritaire est venue se greffer une autre dimension: celle d'une guerre par procuration entre, d'un côté, les Etats-Unis et leurs alliés arabes, saoudiens et qataris, et de l'autre côté, l'Iran", relève M. Bitar. M. Ashour insiste sur l'idée que "le facteur israélien est une grande préoccupation pour les Etats-Unis et les dirigeants européens": "Si la Syrie s'effondrait et qu'aucun gouvernement stable démocratique centralisé ne pouvait être mis en place, alors vous pourriez voir la sécurité d'Israël menacée par des attaques".