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Syrie : le dilemme turc

Le président turc Recep Tayyip Erdogan devant le Parlement à Ankara, le 1er octobre 2014 - ©AFP / Adem ALTAN
Le président turc Recep Tayyip Erdogan devant le Parlement à Ankara, le 1er octobre 2014 - ©AFP / Adem ALTAN

Ce mardi 7 octobre, les djihadistes du groupe Etat islamique sont opposés aux forces kurdes, dans des combats de rue, dans plusieurs quartiers de Kobané, la troisième ville kurde de Syrie, située à proximité de la frontière turque et  assiégée depuis plusieurs jours par l'EI. Hier lundi, ils ont hissé leur drapeau dans la partie Est de la ville. Jeudi 2 octobre, le Parlement turc a, pour sa part, autorisé l'intervention en Irak et en Syrie, souhaitée par le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan. Jusqu’à présent plutôt réticente à tout engagement militaire en Syrie, quelles motivations ont poussé la Turquie à rejoindre la coalition internationale ?

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Au milieu du mois de septembre, les djihadistes du groupe Etat islamique ont lancé une vaste offensive dans le Nord de la Syrie, prenant en quelques jours le contrôle de 70 villages, avant d'arriver aux portes de Kobané, une ville kurde située à proximité de la Turquie.

C'est dans ce contexte que le gouvernement turc a reçu, jeudi dernier, le feu vert de son Parlement pour intervenir contre les djihadistes de l'EI en Irak et en Syrie. Ce vote marque un tournant pour la Turquie qui, jusqu’alors, était restée en dehors de toute intervention.


Revers de politique

Pourquoi Istanbul s'est-elle tenue à l'écart ? Tout d’abord, parce que jusqu’alors l’EI détenait 46 ressortissants turcs qui, à tout instant, pouvaient connaître le même sort qu’Hervé Gourdel. Mais aussi parce que la Turquie, de même que certaines monarchies du Golfe, a longtemps soutenu ce mouvement djihadiste armé, au nom de la solidarité sunnite contre le régime syrien de Bachar Al-Assad, d’obédience chiite et allié régional de l’Iran et du Hezbollah libanais.

D’après Mine Kirrikkanat, journaliste et écrivaine turque : "La Turquie fait partie des Etats qui ont armé l'El, rien que pour s'opposer à Bachar Al-Assad". Et, la situation que connaît actuellement le pays est, en quelques sortes, un revers dû à sa propre politique.


Engagée malgré elle

La Turquie semble embarrassée dans ce conflit. Et si elle a rejoint la coalition internationale mise sur pied par les Etats-Unis contre le groupe Etat islamique, c’est bien malgré elle. Craignant pour sa sécurité intérieure, elle n’a eu d’autre choix que de se retourner contre l’EI et d'autoriser l'utilisation de son territoire par les troupes de la coalition. Pour le président turc islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan, il ne s’agit plus aujourd’hui de se prononcer en faveur d’une idéologie ou d'espérer faire plier Bachar Al-Assad mais de préserver son territoire désormais menacé par l’avancée des djihadistes de l'EI. Car ce mouvement transnational, qui va et vient à travers ses frontières, est devenu trop dangereux pour la Turquie unitaire de l'actuel président turc.


Situation géographique des combats de Kobané (AFP - Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Situation géographique des combats de Kobané (AFP - Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Une aide humanitaire, pas militaire

Malgré le vote de son Parlement, la Turquie rechigne à fournir une aide militaire, se contentant d’une aide humanitaire (Istanbul a ouvert vendredi 3 octobre sa frontière aux réfugiés syriens qui ont commencé à quitter jeudi le secteur de Kobané).

"Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour empêcher la chute de Kobané", a déclaré vendredi 3 octobre à la télévision turque le Premier ministre Ahmet Davutoglu. Mais pour l’heure, la Turquie ne bouge pas. Son armée est postée à la frontière mais n’épaule pas les combattants Kurdes de Syrie et la tension monte. D’après l’AFP, les autorités turques empêchent même certains Kurdes réfugiés en Turquie de passer la frontière pour retourner combattre en Syrie.


Contenir les velléités indépendantistes Kurdes


Selon Cengiz Candar (dont les éditoriaux sont publiés dans le quotidien en ligne Radikal et dans Hürriyet), le récent vote est davantage motivé par le désir de contenir les Kurdes en Syrie que de vraiment lutter contre l'EI. "Quand bien même la Turquie est engagée dans un processus de résolution de la question kurde avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), son obsession à vouloir contenir les Kurdes, c'est-à-dire l'axe PKK-PYD (les Kurdes indépendantistes du PKK turc et du parti kurde de Syrie (PYD) ont, après des années de rivalité fratricide, uni leurs forces pour lutter contre l'EI, ndlr) apparaît clairement dans le texte de présentation de la motion présentée par le gouvernement aux députés", explique Cengiz Candar. Avant d’ajouter : "On sent bien que l'EI constitue l'élément secondaire de ce texte par rapport au PKK et au PYD. (…) Nous nous trouvons dans une situation où la Turquie ne semble donc pas vouloir totalement abandonner la carte EI, sans pour autant affronter directement le mouvement kurde en Turquie et en Syrie. Il faudra en tout cas un jour faire un choix, mais, dans les circonstances actuelles, cette motion n'est pas en lien direct avec l'EI et si d'aventure l'armée turque devait pénétrer dans le territoire syrien, ce ne serait pas pour lutter prioritairement contre l'EI."

En clair, Etat islamique ou pas, la Turquie ne veut pas prêter main forte aux Kurdes syriens car elle craint qu'ils ne forment un Etat autonome sur le mode du Kurdistan irakien. Et par dessus tout, elle redoute qu'ils ne réveillent la tentation sécessionniste des Kurdes de Turquie. Aussi, pour le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, l’objectif est-il de préserver l’unité nationale en endiguant tout désir d’indépendance kurde.

Tractations

La Turquie est face à un dilemme d’autant plus grand que les Kurdes de Turquie avec lesquels elle négocie actuellement un compromis politique menacent de rompre ces négociations et de reprendre la lutte armée si les autorités turques ne volent pas au secours de Kobané.

Depuis hier, la Turquie est en discussion avec les Kurdes syriens pour tenter de monnayer son intervention. En échange du sauvetage de Kobané, elle veut que les Kurdes syriens se distancent des Kurdes de Turquie et s’engagent contre le régime syrien aux côtés de l’opposition modérée, soutenue par la coalition internationale.


En deux semaines, l'offensive djihadiste dans le nord de la Syrie a poussé à la fuite 300 000 personnes dont 180 000 ont trouvé refuge en Turquie, d’après l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Soit la plus grande vague de migrants depuis le début du conflit civil en Syrie. Un afflux massif de réfugiés qui pèse lourdement sur un pays en pleine émergence et sur une population turque qui fait savoir son mécontentement un peu plus fort chaque jour.