Syrie : le Liban aux avant-postes de la reconstruction

A Tripoli, au Liban-nord, le chantier de la zone spéciale économique s'accélère avec l'espoir que les affaires reprennent en Syrie
A Tripoli, au Liban-nord, le chantier de la zone spéciale économique s'accélère avec l'espoir que les affaires reprennent en Syrie
(Photo : Hassan Dennaoui)

Après une semaine de cessez-le-feu, les combats et bombardements ont repris en Syrie. Malgré tout, la reconstruction du pays se mijote déjà dans les coulisses.

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Outre les institutions internationales, les entreprises de la région et du monde sont à l’affût du moindre indice d’accalmie permanente. Le Liban n’y fait pas exception, d’autant que sa proximité géographique avec la Syrie et le savoir-faire de ses entrepreneurs - déjà rodés aux projets de reconstruction après 15 années de guerre civile (1975-1990)  - le positionne presque naturellement en première ligne du prochain processus. Rattraper les pertes encourues par un conflit ayant coûté à l’économie locale 4,5 milliards de dollars par an est une autre motivation majeure. Les entreprises n’ont plus qu’un horizon à l’esprit : la reconstruction syrienne.


Les cimentiers attendent la fin des combats

« Près de 35 millions de tonnes seront nécessaires pour reconstruire la Syrie, soit six fois plus que les 6 millions produits chaque année au Liban », estime ainsi Pierre Doumet, le PDG de la Cimenterie nationale, l’un des trois principaux cimentiers du pays, qui a vu ses exportations vers l’Irak et la Syrie drastiquement diminuer, jusqu’à leur arrêt total en 2015, alors qu’elles représentaient 30% de son chiffre d’affaires avant le début de la guerre voisine. Le blocage des routes, puis la fermeture totale des frontières, ont, en effet, privé les marchands libanais de la seule voie terrestre vers les pays de la région, de la Syrie à l’Irak en passant par la Turquie et jusqu’à la péninsule arabique. L’industriel attend désormais la fin des combats pour relancer ses activités. Anticipant la cessation des hostilités, il a déjà aménagé, en 2012, un dépôt à Homs, la troisième ville de Syrie, à partir de laquelle il espère, à terme, pouvoir desservir l’ensemble du territoire syrien.

<span>A Homs en Syrie, le nouveau dépôt de la Cimenterie Nationale, dont le chantier a débuté en 2012 en vue de la reconstruction post-guerre</span>
A Homs en Syrie, le nouveau dépôt de la Cimenterie Nationale, dont le chantier a débuté en 2012 en vue de la reconstruction post-guerre
(Photo : Philippine de Clermont-Tonnerre)

Plutôt tournés jusque-là vers les marchés du Golfe, les gros bonnets libanais de la construction seront eux aussi immanquablement au rendez-vous. D’autant plus qu’ils ont été quelques peu malmenés ces deux dernières années par une conjoncture arabe morose, sur fond d’une dégringolade historique des prix pétroliers. « Nous sommes très excités à l’idée de mener des projets en Syrie, même si tout cela est encore théorique et que beaucoup de questions restent en suspens. Pour l’instant, on se prépare, on met en place les structures de gouvernance dans l’espoir de débuter nos activités dans trois ans », assure Hilmi Ghandour, à la tête de « Kettaneh Construction », une compagnie spécialisée dans l’édification d’installations gazières et pétrolières. La société libanaise table sur un futur chiffre d'affaire annuel de 150 millions de dollars en Syrie. Soit le triple de ses rentrées actuelles.


Des PME déjà sur place

Si pour l'heure aucun gros entrepreneur libanais n’a encore posé le pied en Syrie, des petites entreprises de matériaux de construction profitent de ce vide pour conclure quelques contrats dans les zones relativement stables et sous contrôle du régime. « Aujourd'hui il y a un minimum d'investissement dans l'immobilier, la robinetterie, les boiseries, ce qui, d'un point de vue économique peut être intéressant pour certaines entreprises », relève l’économiste syrien et rédacteur en chef de la publication « The Syria report », Jihad Yazigi.

Pour la deuxième année consécutive, un petit groupe d'hommes d'affaires libanais a ainsi participé du 7 au 11 septembre à Damas à un salon professionnel consacré à la reconstruction du pays. Baptisée « RebuildSyria » (« Reconstruire la Syrie »), la foire a accueilli des dizaines d'exposants locaux, régionaux et internationaux issus principalement des secteurs du BTP. « Les  entreprises qui ont l’intention de lancer un business en Syrie ont l’opportunité de rencontrer des membres du ministère des Travaux publics et du Logement », affirme Tamer Yagi, le directeur d’Al Bachek, une société de construction proche du régime, qui organise l’événement. « C'est l'occasion de nouer des contacts avec des ingénieurs et des responsables politiques, de penser l'avenir, se préparer à l'après guerre, même s'il est encore tôt  », confie quant à lui Jean Pierre Chebaaly, un importateur de marbre ayant fait le déplacement dans la capitale syrienne. Comme la plupart des commerçant libanais, il a vu ses ventes chuter de 30% depuis le début des hostilités en Syrie.

Proximité géographique



Les Libanais le savent. En cas de règlement du conflit, ils seront les premiers à jouir des innombrables opportunités qu’aura à offrir le marché syrien. Beyrouth n’est qu’à trois heures de Damas en voiture tandis qu’une centaine de kilomètre sépare Homs de Tripoli (Liban-Nord). Située à 28km de la frontière syrienne, cette dernière a été particulièrement affectée par le conflit que ce soit sur le plan sécuritaire ou économique , 80% des Tripolitains sont désormais considérés comme « défavorisés », tandis que les villages environnants du Akkar concentrent les taux de pauvreté les plus élevés du pays. Signe que la roue est entrain de tourner pour la capitale à majorité sunnite du Liban-Nord, les investisseurs du Golfe s’y font de plus en plus présents. Il y a un an, le retour à une certaine stabilité sécuritaire a permis de lancer le projet longtemps resté en suspens de création d’une zone économique spéciale (ZES), laquelle pourrait servir de plateforme principale pour la reconstruction en Syrie.


La ligne Tripoli-Homs

D’autres chantiers pourraient aussi bientôt démarrer comme la celui de la ligne de chemin de fer Tripoli-Homs – mis en service en 1911 puis endommagée durant la guerre civile libanaise –la remise à neuf du port de la ville ou l’élargissement de l’aéroport René Mouawad.

La reconstruction en Syrie pourrait ainsi servir de catalyseur à la résurrection de l’ensemble de ces projets restés lettre mortes, et doper par la même occasion l’activité économique de la région.« Ces projets vont créer une synergie qui devrait permettre à Tripoli et au Nord de jouer un rôle capital dans l’activité économique du pays », affirme ainsi la directrice de la ZES de la deuxième ville du pays et ancienne ministre des Finances, Raya al-Hassan. Mais « pour que cette nouvelle dynamique profite aux résidents locaux, il faut dès à présent former la population aux métiers pour lesquels la demande sera forte». « Les habitants du Nord n’ont aucune formation ou sont diplômés mais sans expérience. Or il y aura d’importants besoins en cadres intermédiaires. S’ils ne peuvent satisfaire cette demande, ce seront des travailleurs de Beyrouth ou même des étrangers qui en profiteront », prévient la responsable, également membre du Courant du futur, le parti de l’ancien Premier ministre Saad Hariri, qui estime à 4 000 le nombre de futurs postes directs à pourvoir au sein des 80 futures entreprises qui seront implantées au sein de la ZES de Tripoli.

<p>Le site qui doit accueillir la future zone économique spéciale de Tripoli au Liban-Nord.</p>

Le site qui doit accueillir la future zone économique spéciale de Tripoli au Liban-Nord.

(Photo : Hassan Dennaoui)

La perspective de la reconstruction chez le voisin syrien suscite également des espoirs dans d’autres régions limitrophes de la Syrie. Plus proche de Damas que Tripoli, la Bekaa pourrait ainsi accueillir une zone industrielle de 1,4 millions de m² à l'est de Zahlé et une autre de 450 000 m² près de Baalbeck, un des bastions du Hezbollah, la formation chiite dont la milice combat aux cotés de Bachar el Assad en Syrie. Un projet similaire est aussi à l’étude dans le Chouf, dominé par le PSP druze de Walid Joumblatt, tandis que la création d’une autre ZES à Batroun, majoritairement chrétien, doit encore être approuvée par le Parlement.


Les Libanais mieux rodés que les Occidentaux



Communément qualifié de porte d'entrée sur le Moyen-Orient, le Liban pourra, par ailleurs, profiter de sa position historique d'interface entre l'Occident et la région. « Les hommes d'affaires européens ne parlent pas l'arabe et ne maitrisent pas forcément le marché syrien, ils auront besoin des Libanais pour jouer les intermédiaires », affirme ainsi Maroun Hélou, président de l'Association des entrepreneurs libanais. « Les Libanais sont aussi plus rodés que les Syriens. Ils connaissent les cahiers des charges et les normes internationales. Les sociétés étrangères feront venir leurs cadres en Syrie mais les contremaîtres, les superintendants seront tous Libanais », assure-t-il. « Les entreprises étrangères vont être un peu plus frileuses pour se lancer sur le marché. Ils vont vouloir s'assurer que la situation est stable, que les conditions de paiement sont garanties alors que les Libanais sont plus fonceurs », ajoute pour sa part Jihad Yazigi.

La Rue des Banques à Beyrouth
La Rue des Banques à Beyrouth
(Photo : Philippine de Clermont-Tonnerre)

Les Libanais sauront aussi faire valoir leur expérience acquise après la guerre du Liban et leur résilience face aux chocs sécuritaires. « Notre entreprise familiale a été bombardée à deux reprises. Il a fallu tout reconstruire. Même dans les moments difficiles, et sans aucune subventions ou aide de la part de l’Etat, le secteur privé a toujours été entreprenant », assure le président de l’Association des industriels libanais Fady Gemayel.

Reconquérir le marché syrien

La solidité historique de certaines industries locales, à l’instar du secteur bancaire, constitue un autre avantage comparatif. Ce dernier, dont la taille est trois fois supérieure au PIB libanais – et syrien, lequel s’élevait à 60 milliards de dollars en 2010 -, avait contribué à la reconstruction du pays du Cèdre dans les années 1990. Si l'émission de bons de Trésor et d’obligations bancaires pour financer les projets en Syrie n’est pas encore à l’ordre du jour, la présence bancaire de l’autre côté de la frontière, confinée à seuls sept établissements jusqu’en 2011, pourrait connaître un coup d’accélérateur dans le cas d’un accord de paix.

Les banques furent les premières à s’être implantées au lendemain du Xe congrès du parti Baas en 2005, ayant marqué le début de la transition de l’économie syrienne vers une économie sociale de marché. Le maintien d’une partie de leur activité au cours des cinq dernières années est révélateur de cette volonté de reconquérir le marché syrien. « Les banques libanaises sont restées malgré les combats et la dégringolade de la livre syrienne - qui a perdu 80% de sa valeur par rapport au dollar –dans l’optique d’une présence active au moment de la reconstruction », souligne à ce sujet Jihad Yazigi.


Infrastructure défaillante et incertitudes



La fin des hostilités en Syrie et les perspectives d’une nouvelle phase prometteuse réjouit d’autant plus les commerçants et entrepreneurs libanais que l’instabilité régionale a mis un holà aux afflux d’investissements étrangers  (encore en baisse de 19% en 2015),  entrainé la fermeture de centaines de commerces et la suspension de nombreux projets immobiliers. Le pays mise donc largement sur l’arrêt des combats pour renouer avec la croissance ante, dont le taux avoisinait 10% durant la période 2007-2010. Signe de cette impatience, les conférences ayant pour thème la reconstruction syrienne se multiplient ces derniers temps à Beyrouth. L’afflux de fonds vers le pays reste néanmoins largement tributaire de l’amélioration du niveau général d’infrastructures du pays. Déjà très vétustes, celles-ci ont atteint, ces cinq dernières années, des sommets en termes de délabrement.

31 coupures d'électricité par mois

Après le Pakistan et le Bangladesh, le Liban dispose du réseau électrique le plus défaillant au monde, à raison d’un ratio de 31 coupures d’électricité par mois. Un boulet énorme au pied de la compétitivité de ses industries qui risque fortement de rebuter les bailleurs internationaux lorsqu'il sera question d’investir dans la région. « L’Etat est clairement incapable de gérer ce problème, tout simplement parce qu’il ne peut plus se permettre d’emprunter de l’argent. En même temps, il refuse de déléguer cette tâche au secteur privé car cela risquerait de soustraire le pouvoir et donc le poids du clientélisme politique », déplore le directeur du département de Recherche de la Byblos Bank, Nassib Ghobril.

Mais la plus grande incertitude tient à l’issue du conflit voisin et à la capacité financière des principaux bailleurs de la reconstruction. « Les Iraniens et les Russes n’ont pas d’argent et les pays du Golfe ont aussi leurs propres difficultés financières à cause de la baisse des prix du pétrole », note Jihad Yazigi. « Beaucoup d’acteurs prennent pour acquis que l’octroi de financements ne sera pas un problème majeur et que l’argent coulera. Or, cet aspect, ainsi que beaucoup d’autres liés à la reconstruction, dépendra en bonne partie de l’évolution du conflit, des termes de la solution politique et de la conjoncture économique régionale et internationale », conclut-il.