Syrie : le scepticisme s'invite dans le débat

Hollande, Obama et Cameron en guerre aussi contre l'opinion publique - ©AFP
Hollande, Obama et Cameron en guerre aussi contre l'opinion publique - ©AFP

Le poids des mots et le choc des photos ne suffisent pas : à en croire les sondages, une majorité de Britanniques, Français, Américains… sont contre une intervention militaire en Syrie, et ce malgré les positions bellicistes de leurs dirigeants. Autrefois, les dictateurs avaient tort et les démocraties raison, mais aujourd'hui, le scepticisme s’est insinué dans les opinions publiques. Elles mettent en doute la parole des politiques, des médias ou des services de renseignements. Une tendance lourde qu’analyse le sociologue Stéphane Hugon.

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Pourquoi les opinions publiques ont elles perdu confiance en ceux qui sont supposés « éclairer » ou « entrainer » la population ? 

Nous sommes à une époque où chacun se sent autorisé à avoir une opinion, et une opinion crédible. Par conséquengt, ceux dont on attendait qu'ils nous disent la vérité - les chefs selon la structure patriarcale judéo-chrétienne, qui est le propre de notre culture – perdent de leur autorité.
Ainsi, en France, la perte de confiance dans les dirigeants remet en question la sacralité de la figure présidentielle. On a vu avec François Hollande, mais aussi avec Nicolas Sarkozy, qu'il y a une mise à l'épreuve systématique de leur discours.  Cela donne ce que l’on a appelé Hollande-Bashing  ou Sarkozy-Bashing. Ce phénomène n'a jamais été aussi prononcé - sauf peut-être pendant la IIIème république, mais le contexte était alors différent.

Le sociologue Stéphane Hugon
Le sociologue Stéphane Hugon
Ce phénomène est-il limité au domaine politique ?

La tendance de fond, c'est qu'il y a une saturation face à l'autorité, aux experts... Cela touche le monde politique, bien sûr,  mais aussi les juges, les médecins et les journalistes. Tous ceux dont on attend qu'ils apportent une certaine vérité sont systématiquement contredits ou tournés en dérision. On voit même cela au sein de l'entreprise, où le patron à son tour est mis en doute.


A quand remonte cette tendance au scepticisme ?

C'est une tendance lourde qui remonte à près de 150 ans. On ne peut pas dire que les choses aient basculé à un moment précis, mais il y a eu des « accélérateurs », comme le mensonge d'Etat de Bush sur les armes de destruction massive en Irak.
Il y a aussi une saturation de la promesse politique, qui est arrivée avec la fin des régimes d’inspiration marxiste, il y a plus de dix ans. A partir du moment où la révolution promise ne fonctionne pas, cela signifie que les élus, ou ceux qui sont porteurs d'utopie, mentent. Et puisque les élus mentent, on va préférer des petites vérités à leur Grande Vérité. On préfère la petite histoire de quelqu'un qui nous ressemble à la grande histoire de personnes qui nous sont éloignées. C'est un phénomène social qui se manifeste de diverses manières, aussi bien par le succès de la télé-réalité que l’augmentation de l’abstention électorale.

Avec les réseaux sociaux, les dépositaires de la parole publique ont changé - CC
Avec les réseaux sociaux, les dépositaires de la parole publique ont changé - CC
Ce phénomène n'est-il pas dû à l'afflux d'informations disponibles grâce aux nouveaux moyens de communication du type Internet ?

A moins que ce ne soit l'inverse ! L'idée de poster, de participer, de contribuer est la conséquence du fait que cela a de plus en plus de sens. Plutôt que d'écouter les dépositaires de la parole publique, les chefs ou les experts, on préfère lire un blog, des tweets, des pages Facebook. A un moment, on a eu envie de questionner des gens qui nous ressemblent, plutôt que des gens éloignés de nous parce que sacralisés - et à ce moment-là, le 2.0 a pu commencer à exister. Bien sûr, il faut du Web pour développer les blogs, les forums et tout ce qui fait que,  le matin, vous commencez par regarder vos tweets, vos flux RSS au lieu de lire un journal papier, mais cette tendance à décrédibiliser la parole publique est bien antérieure au Web social, qui n'a qu'une dizaine d'années.

Que cherche-t-on, si on ne cherche plus la parole des experts ?

Ce que l'on cherche aujourd'hui, c'est la confiance. La parole de quelqu'un qui nous ressemble a plus de force que celle de quelqu’un d’éloigné, même s'il est supposé être plus intelligent que nous. L'opposition à la guerre en Syrie rapproche les extrêmes ; on le voit avec des hashtags (#) comme nowarwithsyria, par exemple, où le rapprochement est fait entre l'argument de Bush sur les armes de destruction massive en Irak et celui d'Obama sur les armes chimiques en Syrie.
Avec ce phénomène, les élus paient pour leur langue de bois. Ils doivent faire leur mea culpa. C'est tout un système social qu'il faut reconstituer et il cela prendra des années. On a peut-être l'impression d'un blocage, aujourd’hui, mais d'autres choses se mettent en place avec le système horizontal, le Web, je veux dire de nouveaux modèles de prises de décision économiques, entrepreneuriales, de participation démocratique. Nous vivons une période passionnante. Notre système pyramidal, avec un chef en haut et des gens d’en-bas, est en train de s'inverser, mais la conséquence dramatique de tout cela, c'est que nous sommes aujourd'hui dans un système politique, social, économique qui privilégie la sincérité à la réalité. Aujourd'hui, on préfère une information qui nous paraît sincère à une information scientifiquement ou économiquement juste. Résultat, la rumeur prévaut.