Syrie : les images de César à l’origine de l’enquête française

Garance Le Caisne sur le plateau de TV5MONDE, le 2 octobre 2015.
Garance Le Caisne sur le plateau de TV5MONDE, le 2 octobre 2015.

La justice française a ouvert une enquête pénale contre la Syrie pour crimes contre l’humanité. Celle-ci a été ouverte sur la base de 45 000 clichés, réalisés par « César », un ancien photographe légiste de la police militaire syrienne.

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Les premières frappes françaises en Syrie ont été menées le 27 septembre. Trois jours plus tard , on apprend que le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour crimes contre l’humanité visant le régime de Bachar al-Assad le 15 septembre, suite à un signalement du ministère français des Affaires étrangères. La qualification de crimes contre l’humanité vise des faits d’enlèvement et de tortures commis par la Syrie entre 2011 et 2013. 
 
L’enquête s’appuie sur le témoignage et sur les clichés de « César », un ancien photographe de la police militaire syrienne. Entre 2011 et 2013, il avait, au péril de sa vie, sorti près de 45 000 clichés et documents, rendant compte des supplices et des tortures infligés aux prisonniers du régime de Damas. Sur ces photographies, des cadavres décharnés gisent au sol. Parfois, ils ont les yeux arrachés ou portent les marques de strangulation.  « César » avait été exfiltré de Syrie en juillet 2013 aidé par un groupe de la Coalition nationale syrienne.
 
Pendant plusieurs mois, la journaliste Garance Le Caisne a pu étudier ces pièces, et s’entretenir longuement avec l’ancien photographe, une enquête approfondie à retrouver dans son livre « Opération César » (Stock ). 
 
En juin 2014, alors qu’elle travaillait à son livre, la journaliste expliquait sur le site d’Amnesty International que « César » était chargé de photographier les corps mutilés des prisonniers syriens pour « permettre aux autorités de délivrer aux familles un certificat de décès (…) et montrer à la hiérarchie que le sale travail a bien été fait. »  
 
Ces photos avaient été rendues publiques au Mémorial de l’Holocauste de Washington, à l’Institut du monde Arabe à Paris début 2014, ainsi qu’au siège des Nations unies à New York cette année. A l’époque, elles avaient choqué l’opinion publique, suscitant aussi  par la suite la polémique, certains contestant la véracité de leur origine. Lors de sa déclaration lundi à New York, au siège des Nations Unies, Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, a affirmé que ces images avaient été, depuis, authentifiées par plusieurs experts internationaux.
 
Ammar Abd Rabbo, journaliste et photographe franco-syrien, s’étonne que ces photos, qui par leur violence et leur cruauté pourraient rappeler celles d’Abou Ghraib (des soldats américains humiliant et frappant des prisonniers irakiens NDLR), n’aient pas eu d’impact jusqu’à présent. Selon lui, « les faits relatés par Garance Le Caisne racontent une réalité terrible qui ne laisse aucune place au scepticisme ».
 
Le journaliste se remémore également un certain 14 juillet 2008, lorsqu’il photographiait le couple al-Assad sur les Champs Elysées aux côtés du président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, alors qu’au même moment, des Syriens étaient torturés à mort dans les prisons du régime, « c’est la double réalité de la situation en Syrie, c’est un peu comme si tout le monde savait, mais qu’on se focalisait sur la vitrine… ». 
 
Qu’est-il advenu de « César » ? Il se trouverait quelque part à l’abri en Europe, sans plus de précision évidemment pour garantir sa sécurité rapporte L’Obs. Dans une interview publiée sur le site d'information de l'hebdomadaire, entretien exclusif qu’il a accordé à la même journaliste citée plus haut, Garance Le Caisne, le Syrien espère une prise de conscience de toute la communauté internationale. 
 
« Le livre va montrer le vrai visage de Bachar al-Assad, celui d’un dictateur qui a fait couler beaucoup de sang. Ce livre est comme un message aux diplomates et aux hommes politiques qui cherchent aujourd’hui à se rapprocher de lui et à renouer des contacts avec lui. » 

Comment avez-vous fait pour que César vous accorde sa confiance ?

J’ai pris du temps, et je pense que César a compris que ce livre serait sa parole mais égalementt la parole des rescapés des centres de détention, que ce livre ne serait pas que son histoire mais l’histoire de la Syrie actuelle, celle du régime de Bachar el -Assad et qu'il allait décrypter en détails la machine de mort syrienne. Il a senti qu’il y avait une grande sincérité de ma part et il a été aussi très sincère. Cette relation s’est faite sur la base de l’humilité, la sincérité et les gens du groupe ont aussi compris cela et m’ont permis d’avoir accès à lui.
 

Jamais vous n’avez vu d’incohérences entre les différents témoignages qui auraient pu, à un moment donné, vous faire poser la question : "est-ce que je dois prendre pour acquis tout ce que César me dit ?"

J’ai passé un an à douter, c’est dans mon être de douter à chaque fois que je recueille de l’information. Mais je me suis appuyée sur le récit de César, le récit des rescapés, le travail des organisations syriennes des droits de l’homme, de syriens qui collectent des preuves de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité depuis mars 2011. Je ne suis pas toute seule. Ce livre est là, je l’ai écrit mais je me suis énormément appuyée sur les syriens qui font un travail incroyable depuis le début. J'ai douté mais j’ai vérifié, j’ai avancé. Je suis rigoureuse et il n’y a aucun doute sur ce que lui ou les rescapés ont raconté.
 

Aujourd’hui la France a décidé d’ouvrir une enquête pour crimes contre l’humanité visant le régime de Bachar el-Assad. Une enquête qui repose en grande partie sur votre livre, sur le témoignage de César... Cela doit être une immense satisfaction pour vous de faire avancer la cause des Syriens ?

Pour moi personnellement, non, mais je suis contente pour les Syriens. Il est temps d’entendre cette voix la, je suis contente pour eux. César est sorti il y a deux ans, tout le monde a vu ses photos en 2014 donc cela fait quand même un an que les photos ont été données à des diplomates, à la France. John Kerry a vu ces photos.
 

Un an, c’est énorme. Comme cela se fait-il que cette action en justice ne vienne qu’aujourd’hui ?

Il aura fallu le temps de récupérer toutes les photos et puis je pense qu’il y a de la politique. Cette histoire n’est pas qu’une histoire humanitaire, il y a de la réalpolitik derrière donc c’est compliqué pour eux. Il faut leur poser la question, ce n’est pas à moi de répondre à leur place.
 

Le témoignage de César est intéressant également parce qu’il dit qu’à la différence du régime d'Hafez el-Assad (père de Bachar) qui a l’époque torturait pour avoir des renseignements, le régime d'aujourd’hui tue pour tuer, sans raison et de manière aléatoire.

C’est la course à toujours plus d’horreurs. Le fils est pire que le père effectivement. Il a un sentiment d’impunité totale qui est exaspérant et qui rend les Syriens parfois fous de colère.