Syrie : nouvelle donne stratégique internationale ?

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan au congrès mondial sur l'énergie à Istanbul, le 10 octobre 2016. La nouvelle alliance entre Russie et Turquie est-elle durable ?
Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan au congrès mondial sur l'énergie à Istanbul, le 10 octobre 2016. La nouvelle alliance entre Russie et Turquie est-elle durable ?
(Alexei Druzhinin, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Le conflit syrien vient de prendre un nouveau tournant avec la bataille d'Alep. L'engagement américain est incertain depuis l'élection de Donald Trump, tandis que Vladimir Poutine continue sa campagne militaire pour remettre Bachar el-Assad aux commandes du pays. De nouvelles alliances et influences internationales sont-elles en train de naître autour du conflit militaire syrien ?

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Le conflit syrien est pass,é en l'espace de 5 ans, d'un soulèvement populaire à une guerre civile, pour dégénérer en un conflit régional qui, désormais, tourne à la guerre froide. Le quotidien Le Monde a publié ce résumé vidéo  de la somme des enjeux militaires, politiques et territoriaux en Syrie, ainsi que les différents acteurs du conflit et leurs alliances. Ce document, de mars 2016, permet de saisir l'ampleur de la guerre en Syrie par sa dimension internationale :

Aujourd'hui, le conflit syrien — qui a causé la mort de plus de 300 000 personnes — est entré dans une nouvelle phase aux conséquences géopolitiques encore difficiles à cerner.

Alliances stratégiques opportunistes

La Turquie et la Russie ont été à deux doigts de l'incident diplomatique à plusieurs reprises en 2015 (lire notre article : Russie-Turquie : doit-on craindre une escalade ?) Les destructions d'avions militaires des deux côtés auraient pu dégénérer, et c'est exactement l'inverse qui est survenu durant l'été 2016 : Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, s'est rapproché du président russe, Vladimir Poutine, au point de conclure des accords d'échanges de renseignement militaire.

Cette nouvelle donne stratégique est directement liée au refroidissement des relations entre le président turc et l'Occident de façon générale, suite à la purge menée après la tentative de coup d'état militaire en Turquie en juillet. Une purge très mal perçue par les chancelleries occidentales. Mais cette raison n'est pas suffisante selon Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) : "L'ordre des priorités stratégiques des acteurs du conflit syrien est changeant selon la configuration diplomatique. Comme ces acteurs poursuivent plusieurs objectifs en même temps, ils peuvent faire évoluer leurs priorités stratégiques. Les Turcs se rendent compte, par exemple, que depuis l'intervention des Russes, la coalition n'est pas prête à les stopper. Comme le plus important, aujourd'hui, pour les Turcs, c'est la question kurde, ils se repositionnent par rapport à la Russie."

La clef du conflit entre les mains de 5 pays

La Russie, soutien indéfectible de Bachar el-Assad, est donc désormais alliée avec le plus grand pays voisin de la Syrie, la Turquie, qui — si elle était jusque là déterminée à éliminer le président syrien du pouvoir — est aujourd'hui prête à accepter des négociations avec ce dernier. (Au sujet de l'engagement militaire turc, lire notre article : "Les Turcs dans la Syrie : la nouvelle donne").

Le chercheur de l'IRIS, Jean-Pierre Maulny estime à ce sujet que "Les Turcs se disent probablement que dans une deuxième étape, il n'est pas certain que Bachar el-Assad reste en poste. C'est donc seulement un problème de priorités dans la gestion des dossiers pour la Turquie, et là ils ont simplement changé leur fusil d'épaule.

 
Image de bombardement russe en Syrie (Service de presse du ministère de la Défense russe/ Photo via AP)
Ces retournements d'alliances stratégiques, renforcés par les destructions d'hôpitaux aux mains des rebelles par des bombes russes et des forces gouvernementales, ont obligé l'administration américaine à suspendre les pourparlers avec la Russie depuis début octobre.

L'Iran, plus proche allié du régime syrien et de la Russie est donc devenu, lui aussi, fréquentable côté turc, et l'Europe, France en tête, a été pour l'heure écartée par les Nations unies qui estimaient déjà en septembre 2015 par la voix de Ban Ki Moon, que "Les cinq pays qui détenaient la clé du conflit syrien étaient la Russie, les Etats-Unis, l’Iran, l’Arabie Saoudite et… la Turquie."

Les Russes gagnent en Syrie : et après ?

La dernière offensive des forces gouvernementales contre les groupes d'insurgés d'Alep pourrait faire basculer le conflit syrien en faveur du régime de Damas (lire notre article : "Syrie : la décisive bataille d'Alep"). La reprise en main par le gouvernement syrien des cinq plus grandes villes du pays signerait une forme de défaite des forces de coalition face au pouvoir d'Assad, même si le groupe Etat islamique recule et pourrait être démantelé — à termes — en Syrie.

La position de force que pourrait avoir la Russie dans ce cas de figure installerait-elle alors une nouvelle donne géopolitique inattendue ? De façon plus explicite : une reconfiguration du Proche-Orient au profit de la Russie pourrait-elle inciter Vladimir Poutine à aller plus loin dans sa stratégie militaire et d'affirmation de son leadership ? Jean-Pierre Maulny ne le pense pas : "Poutine a un statut par défaut, il est en train de régler seulement la partie militaire du conflit. Ce qui ne signifie pas qu'il y aura une solution politique qui sera trouvée derrière. Tous ceux qui se sont lancés dans des actions militaires sans solution politiques dans cette région ont eu de gros désagréments par la passé, et il est possible que les Russes, dans les mois ou les années à venir, se retrouvent dans la situation qui a été celle des Américains lors de la décennie dernière."

Une influence… commerciale

Les accords commerciaux récents de vente de matériels militaires de la Russie et de la Chine à l'Iran  peuvent laissent penser qu'un axe d'influence est en train de se créer  au Proche-Orient. Un axe d'influence qui pourrait rebattre les cartes dans la région, sachant que le président Donald Trump semble visiblement plus désireux d'éviter l'implication des Etats-Unis dans le conflit syrien qu'autre chose, avec une Europe qui se tient désormais elle aussi à distance du conflit.
 
Sergey Lavrov, le ministre des affaires étrangères russe, à droite, et son alter-ego, Mohammad Javad Zarif, à Moscou, le 28 octobre 2016 (AP Photo/Ivan Sekretarev)
Le chercheur de l'IRIS estime que dans le cas de l'Iran "L''intérêt des Américains et des Européens, qui a commencé à être fait avec les accords sur le nucléaire iranien, est de se positionner comme arbitre dans le conflit régional entre l'Iran et l'Arabie saoudite, et non pas comme partie-prenante de ce conflit. Pour ce qui est des accords commerciaux, c'est une stratégie qui consiste à mettre en compétition les uns et les autres, et qui dit : 'c'est celui qui offre le plus avec lequel je vais m'entendre'. La Turquie négociait par exemple avec la Chine il y a trois ou quatre ans pour un bouclier anti-missiles, et aujourd'hui elle le fait avec la Russie."

L'état des lieux stratégiques autour de la Syrie que le chercheur de l'IRIS effectue est donc le suivant : "Les Russes sont plutôt du côté des Iraniens, les Américains et les Européens sont plutôt au côté de l'Arabie saoudite, mais ce ne sont pas des alliances totalement figées, puisque les Américains et les Européens dialoguent avec les Iraniens, que les Russes dialoguent avec l'Arabie saoudite, et qu'ils ont tous intérêt à ce qu'il y ait une situation politique et stratégique apaisée dans la région."

Pour ce qui est de la montée en influence qu'exerceraient Russes et Chinois, Jean-Pierre Maulny rappelle que "La Russie et la Chine partagent un principe qui est de ne pas faire d'ingérence dans les affaires intérieures des Etats", tout en ajoutant que "La question des Droits de l'homme n'est pas un problème pour eux".  Ce constat permet par exemple de mieux comprendre le phénomène des ventes d'armes de la Chine et de la Russie, qui — selon le chercheur — ne dépendent d'aucune contingence morale et ne sont pas liés à des conflits. "Ces deux puissances profitent du retrait des Occidentaux dans un certain nombre de pays, là où les Américains et les Européens n'en vendent pas", soulignent le directeur adjoint de l'IRIS.

L'Amérique a certainement un rôle important à jouer dans ce dénouement, mais s'il est bien un sujet incertain dans les mois à venir, c'est celui de la politique étrangère que mènera son nouveau président, Donald Trump.

La résolution militaire potentielle du conflit syrien ne devrait donc pas — semble-t-il — changer radicalement la donne géopolitique internationale au Proche-Orient, mais elle souligne de nouvelles alliances, opportunistes, pour la plupart. Si l'espoir est permis de voir la population syrienne sortir enfin de l'enfer de la guerre civile, rien n'est par contre encore réglé pour la transition politique qui devrait alors survenir.