Syrie : quatre ans de désastre, Assad en forme

Rue d'Alep en avril 2014
Rue d'Alep en avril 2014
AP

En mars 2011, une plaisanterie d'écoliers brutalement réprimée déclenchait l'insurrection en Syrie. De répression aveugle en radicalisation, la révolte est devenue guerre civile puis internationale. Quatre ans plus tard, la population meurt toujours, le régime s'en sort.

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Tout a commencé un peu l'air de rien, dans l’euphorie légère des révolutions arabes du moment. Nous sommes début mars 2011 à Deraa, localité multiconfessionnelle sinistrée par le chômage, proche de la Jordanie. Inspirés par les tout récents exemples tunisiens et égyptiens, quelques enfants de dix à seize ans inscrivent sur un mur un graffiti entré dans la légende : « Jay alek el ddor ya doctor » (cela va bientôt être ton tour, Docteur, allusion à Bachar el Assad, ophtalmologue de formation). Ils sont embarqués par la police. Lorsque les parents les réclament aux autorités, celles-ci, au lieu de les recevoir, font tirer en l’air. Des mères sont malmenées et insultées. La ville s’enflamme.

Encouragés par l'air du temps, quelques dizaines de Syriens manifestent, le 15 mars, dans plusieurs lieux du pays, dont Damas et Alep mais pas à Deraa, sévèrement bouclée. Le vendredi suivant, 18 mars, en revanche, la prière y est suivi d'un rassemblement spontané. Une unité anti-émeute intervient brutalement et tire, causant deux morts. Leurs funérailles, le lendemain, rassemblent des milliers de personnes. Ils seront les premières victimes de plus de deux cent mille. L'insurrection débute, qui deviendra rapidement guerre civile, avant de s'internationaliser.

Vers la guerre civile

Prisonnier d'une logique dictatoriale sourde et aveugle, le pouvoir n'applique qu'une réponse : la répression implacable et sanglante. Initialement pacifiques, les rassemblements sont dispersés à l'arme automatique et parfois lourde. Les chars déployés encerclent des villes. Deux mois après l'étincelle de Deraa, on compte huit cents morts. L'Union européenne prononce ses premières sanctions. Les pays du Golfe rappellent leurs ambassadeurs. Au milieu de l'été, le châtiment des manifestations monstres de Deir ez-Zor et Hama - une centaine de tués - entraîne les premières défections importantes dans l'armée. Des soldats déserteurs créent l'Armée syrienne libre (ASL). La guerre à proprement parler peut commencer. Des attentats ont lieu contre des sites officiels. L'ombre d'Al Qaïda est évoquée.

Funérailles de manifestant à Idlib durant la première année de l'insurrection
Funérailles de manifestant à Idlib durant la première année de l'insurrection
AP

2012 voit se succéder massacres, assauts d'une rébellion composite mais de plus en plus organisée et armée, plans de paix inappliqués, condamnations internationales et résolutions onusiennes. Ces dernières demeurent contenues par la Russie, alliée indéfectible de Damas, et de façon moins systématique par la Chine ou diverses puissances émergentes échaudées par le précédent libyen. Certains pays, dont une France très va-t-en-guerre, évoquent une intervention internationale, mais elle semble encore peu réaliste.

En juillet, l'ASL est aux portes de Damas, dont la presse occidentale annonce la chute imminente. Replié sur le noyau dur de son clan alaouite, Bachar semble vivre ses derniers instants de pouvoir. Comme on sait, il n'en sera rien. L'assaut sera contenu. Minée par ses revers et plus encore par ses divisions, l'opposition parvient un temps à une apparence d'union et forme la « Coalition nationale syrienne », immédiatement reconnue par une centaine de pays dont les États-Unis et la France, moins sur le terrain.

Intrus

Au début 2013, le bilan du conflit s'élève à 60 000 morts, selon les Nations unies, et plus d'un million de réfugiés. Son internationalisation se confirme, mais demeure retenue ou masquée. La levée partielle de l'embargo sur les armes permet une aide militaire extérieure accrue aux insurgés, mais le veto russe continue d'interdire toute velléité d'intervention des Nations unies. S'appuyant sur l'emploi allégué d'armes chimiques par Damas, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis semblent décidés, vers l'été, à une intervention militaire sans aval de l'ONU, à l'image de celle opérée quinze ans plus tôt contre Belgrade. Le Parlement britannique, cependant, s'y oppose. Après David Cameron, Barak Obama fait marche arrière et François Hollande… se retrouve seul. L'intervention, pour cette fois n'aura pas lieu. Ironie de l'histoire : celle qui finira par se déployer un an plus tard visera un objectif adverse.

Car de nouveaux protagonistes apparaissent ou se dévoilent dans ce qui est devenu un champ de bataille à fronts multiples. En soutien au pouvoir de Damas un peu raffermi, des forces chiites en renfort : iraniennes, discrètes ou, plus voyant, l'efficace Hezbollah libanais, qui reprend dans le sud du terrain à la rébellion.

Parade de l'EIIL en janvier 2014 à Raqqa (Syrie)
Parade de l'EIIL en janvier 2014 à Raqqa (Syrie)
AP/site militant
Du côté des rebelles, de plus en plus éclatés en forces désormais ennemies, les sunnites  salafistes sortent de l'ombre et ne cachent plus leurs appétits. Idéologiquement proche d'Al Qaïda, le Front Al Nosra apparaît d'abord en rivalité avec un nouveau venu envahissant, l'EIIL (État islamique en Irak et au Levant) qui prospère sur les décombres de l'Irak voisin, impatient d'en dépasser les frontières. Fort d'une dynamique régionale et de succès militaires, ce dernier parvient vite à attirer nombre de combattants locaux, mais aussi des volontaires djihadistes de nombreux pays, du Pakistan à la Tchétchénie voire d'Europe.

Début 2014, plusieurs forces rebelles, dont des brigades de l'Armée syrienne libre, comme différents groupes islamistes (incluant, un moment, Al Nosra), tentent en vain de repousser l'EIIL. Beaucoup le rallieront, et le renforceront. Dans la deuxième partie de l'année, celui-ci - devenu suivant ses auto-proclamations « État Islamique » voire « Califat » ou, selon l'appellation péjorative de ses ennemis, « Daech » - contrôle la plus grande part du nord-est de la Syrie. Exception notable : une partie des régions kurdes, dont l'emblématique Kobané, ville frontalière de la Turquie, conservée au prix de durs combats et avec l'appui d'aviations étrangères.

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		<strong>Situation en mars 2015</strong></li>
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		<span style="border:1px solid grey; background:#ebc0b3;">    </span> Contrôlé par le gouvernement syrien</li>
	<li style="font-size:90%; list-style: none; margin: 0 0 0 -1.5em;">
		<span style="border:1px solid grey; background:#b4b2ae;">    </span> Contrôlé par l'<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat_islamique_%28organisation%29" title="État islamique (organisation)">État islamique</a></li>
	<li style="font-size:90%; list-style: none; margin: 0 0 0 -1.5em;">
		<span style="border:1px solid grey; background:#fefefe;">    </span> Contrôlé par le <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_al-Nosra" title="Front al-Nosra">Front al-Nosra</a></li>
	<li style="font-size:90%; list-style: none; margin: 0 0 0 -1.5em;">
		<span style="border:1px solid grey; background:#cae7c4;">    </span> Contrôlé par l'<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9e_syrienne_libre" title="Armée syrienne libre">Armée syrienne libre</a> et ses alliés et le <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_islamique_%28Syrie%29" title="Front islamique (Syrie)">Front islamique</a></li>
	<li style="font-size:90%; list-style: none; margin: 0 0 0 -1.5em;">
		<span style="border:1px solid grey; background:#e2d974;">    </span> Contrôlé par les <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Kurdes" title="Kurdes">Kurdes</a> syriens</li>
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Carte de Creative commons

L'union cachée

Les occidentaux et leurs alliés arabes, associés début 2014 dans une coalition contre l'État islamique initialement en Irak, sont entraînés, par son expansion transfrontalière, à intervenir sinon  encore au sol, par des bombardements aériens en Syrie … avec la bénédiction tacite de Bachar el Assad, poliment informé via son ambassadeur à l'ONU. Dirigée de fait par les États-Unis, et regroupant une vingtaine de pays, leur alliance est rebaptisée Coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie. La France, le Royaume-Uni, la Belgique et d'autres États s'y joignent en septembre. Plus de 2000 frappes aériennes sont opérées au cours des mois suivant.

Déjà très actif en Syrie – dans le sud à travers le Hezbollah malgré des frappes israéliennes, dans le nord en appui aux Kurdes et, d'une façon générale, en soutien aux chiites – l'Iran feint de s'indigner de ces intrusions. Il n'en partage pas moins, provisoirement, les mêmes ennemis et trouve – sur fond de négociations nucléaires et exaspération israélienne – quelques intérêts à cette convergence inavouée avec Washington.

Bachar al-Assad lors d'un entretien avec la télévision portugaise en mars 2015
Bachar al-Assad lors d'un entretien avec la télévision portugaise en mars 2015
AP/Sana
Quant à la Russie, elle peut aujourd'hui savourer les fruits de sa fidélité à Damas, dont le régime inchangé malgré la ruine du pays semble bien moins menacé, et en tout cas pour les occidentaux une priorité secondaire en dépit de leurs protestations. Même l'opposition en exil a cessé ces derniers jours de faire de son départ le préalable au « processus » de négociation, dont on voit d'ailleurs assez mal les termes.

Ceux qui jugeaient naguère aventureux de trop agiter la poudrière syrienne se trouvent aujourd'hui sombrement confortés. La lutte initialement pacifique contre le dictateur abhorré, les étranges vocations et alliances qu'elle a fait naître ont débouché en quatre ans, sans l'abattre, et près de deux cent mille morts plus tard, à une guerre internationale incertaine impliquant une quarantaine de belligérants. L'Orient se confirme, selon le mot du Général de Gaulle, compliqué.