Syrie : que prouvent les informations déclassifiées par la France ?

Les rebelles syriens accusent le régime de Bachar Al-Assad d'attaques chimiques / Photo AFP
Les rebelles syriens accusent le régime de Bachar Al-Assad d'attaques chimiques / Photo AFP

En plein débat international sur une intervention militaire en Syrie, la France a déclassifié lundi 2 septembre des documents selon lesquels Bachar Al-Assad serait responsable des attaques à l'arme chimique du 21 août à Damas. Cette attaque a depuis déclenché une mobilisation des États-Unis et de la France notamment. Que valent ces informations ? Que révèlent-elles de la position de la France ? Réponses croisées avec Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement.

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Bruno Tertrais et Eric Denécé
Bruno Tertrais et Eric Denécé
Que valent les informations déclassifiées par le gouvernement français sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie ?

Bruno Tertrais : La France a toujours été prudente sur ces questions. On se souvient  de sa position vis à vis des armes chimiques irakiennes en 2003. Les services français faisaient montre d’une très grande prudence. Donc c’est vrai que dans ce domaine, la parole de la France est peut-être plus crédible que celle d’autres pays.

Sur le fond, il me semble que le dossier publié hier est convaincant car il évoque un faisceau d’indices, qui pris un à un, certes, ne suffisent pas à apporter une preuve définitive, mais qui pris ensemble, ne laissent pas d’autres hypothèses crédibles qu’un emploi massif d’armes chimiques par le régime le 21 août.

Eric Denécé : Ce qui a été rendu public, ce n’est pas une note des renseignements. C’est une note de Matignon qui a été faite par le cabinet d’Ayrault et qui rassemble probablement des éléments donnés par différents services de renseignements mais également  par les alliés, les étrangers. L’équipe d'Ayrault et de Matignon qui a rédigé cette note n’a pris dans les  rapports qui leur ont été transmis que les éléments à charge.

Dans tous ce qu’ils ont reçu comme papiers, il y avait peut-être des éléments qui disaient le contraire. Ils n’ont retenu que ce qui les interroge pour influencer l’opinion et les parlementaires.

Les informations peuvent être bonnes, peuvent être fausses. C’est difficile à vérifier tant  qu’on n’est pas sur le terrain. Mais en tous cas, ce qui est trompeur, c’est que cette information ne donne qu’une version. En plus, c’est une démonstration par défaut qui dit que c’est Bachar parce que les autres ne peuvent pas mais on ne prouve pas que c’est le régime qui a fait ça.
On dit que la rébellion n’est pas capable d’une attaque de cette nature. C’est pour moi discutable, voire faux. Mais de toute façon on ne prouve pas la culpabilité de Bachar. On fait une pirouette en disant que ça ne peut pas être la rébellion car l’attaque est de trop grande ampleur.

On sait depuis des années qu’il y a des armes chimiques en Syrie, c’est suivi. Mais ce n’est pas parce que vous avez trois poignards, deux armes chimiques, une bombe atomique que vous allez vous en servir.  Ils essayent de faire de l’association d’idée, c’est très discutable.

En aucune façon je dis que le régime n’a pas tiré ces armes chimiques. Connaissant ce pays, ça me semble improbable mais je n’ai pas de preuves non plus. Mais pour autant, je n’affirme pas qu’il faut aller balancer nos porte-avions sur ce pays.


En mars 2013, des Syriens soignent un blessé après la présumée attaque à l'arme chimique à Khan al-Assal / Photo AFP
En mars 2013, des Syriens soignent un blessé après la présumée attaque à l'arme chimique à Khan al-Assal / Photo AFP
Ce compte-rendu sert-il – comme ce fut le cas avec Bush et la fabrication d’arme de destruction massive en Irak- un prétexte à intervenir en Syrie ?

BT : De justification oui, de prétexte non. Si la France n’avait pas établi de façon certaine ou quasi certaine qu’il y avait eu usage massif de l’arme chimique par le régime le 21 août, elle ne parlerait pas d’intervention.

Il s’agit  de convaincre les parlementaires et l’opinion publique de la certitude, ou de la  quasi certitude entretenue par le gouvernement.

Il y a plusieurs différences avec le cas irakien. L’Irak n’avait pas, depuis 1988, utilisé l’arme chimique. En Syrie, on parle d’emploi d’arme chimique. Deuxièmement c’est la France qui parle, pas les États-Unis. Encore une fois on peut penser que vue la prudence des services français sur ces questions, leur crédibilité est assez forte. Troisièmement, je rappelle le contexte de 2003 pour les États-Unis. L’Amérique avait une vision quelque peu déformée de l’Irak. Nombre de responsables américains étaient d’emblée persuadés, à tort comme on le sait maintenant, que l’Irak ne pouvait pas avoir abandonné ses armes chimiques. Tout ceci fait que le parallèle ne me semble intéressant que pour en montrer les différences.

ED : J’en ai peur. Il y a deux choses. Depuis longtemps, les Saoudiens, les Qataris, les Américains,  veulent faire sauter Bachar. Les Anglais suivent la politique américaine quoi qu’il arrive, les Israéliens ne seraient pas mécontents, bien qu’il y ait un débat interne. Et nous Français on n’y a aucun intérêt.

Mais aujourd’hui dans la mesure où le Parlement britannique a refusé et que le Parlement  américain va se prononcer, nous on est allé trop loin.  Notre gouvernement a mis les pieds dans le plat en voulant absolument se faire Bachar et se retrouve un peu ridicule aujourd’hui en essayant  de justifier sa position en dévoilant ces derniers éléments.

Des enquêteurs de l'ONU en Syrie en août 2013 / Photo AFP
Des enquêteurs de l'ONU en Syrie en août 2013 / Photo AFP
Pourquoi les États n’ont-ils pas donné plus tôt les preuves de ces utilisations d’armes chimiques en Syrie alors que même des journalistes, du Monde notamment, avaient rapporté des échantillons donnant la preuve de leur utilisation ?


BT :
Parce qu’il n’était pas question d’intervention militaire à l’époque. La raison pour laquelle ce dossier en France et le dossier américain sont publiés aujourd’hui, c’est bien que justement il s’agit de montrer aux responsables politiques et aux opinions qu’il s’est passé quelque chose de particulièrement grave le 21 août. Et qu’il y a nécessité, de leurs points de vue, d’intervenir.


ED : Je mets en doute très fortement ces informations. Il y aujourd’hui des informations médiatiques sur la Syrie depuis deux ans. Il ne s’agit pas de défendre le régime mais la Syrie est en situation de guerre civile. Ce n’est pas un État policier qui massacre 100 000 personnes. Là on nous raconte des histoires. On n’a pas les chiffres mais il faut considérer que, en gros, la moitié des 100 000 personnes a été tuée par le régime et l’autre moitié a été tuée par la rébellion. Il ne faut pas oublier ça. Ils massacrent des quartiers entiers, tuent des policiers, des militaires. C’est une vraie guerre civile.

Les médias nous présentent aujourd’hui la situation  syrienne comme si il y avait un despote avec une armée qui avait massacrée 100 000 personnes. C’est malheureusement beaucoup plus complexe que ça.

Je cherche seulement à rétablir la vérité. On n’oublie que quand on connaît bien la Syrie, on sait qu’il y a encore une grosse moitié de la population qui soutient Bachar.
Tous les chrétiens, les druzes, les sunnites modérés, les commerçants qui sont des sunnites ne veulent pas des salafistes, ne veulent pas de la guerre civile.  De quel droit est-ce que nous sommes en train de donner des leçons à un régime qui a été reconnu par l’ONU, qui a été agressé par des terroristes soutenus d’ailleurs par les Occidentaux. Il a le droit de se défendre.

Ces deux interviews ont été réalisées séparément par téléphone.