Talibans radicaux au Pakistan : “casser les frontières, détruire l'Etat“

Bombardement du Waziristan (1937-1939)
Bombardement du Waziristan (1937-1939)

Encore sous le choc, le Pakistan arrive au terme de trois jours de deuil national après la tuerie dans une école de Peshawar qui a fait 148 victimes, surtout des enfants. Une opération unanimement condamnée, y compris par les talibans eux-mêmes. Les représailles ne se sont d'ailleurs pas fait attendre. Avec George Lefeuvre, spécialiste de l'Afghanistan et du Pakistan, éclairage sur les plus radicaux du mouvement taliban, retranchés dans les zones tribales du nord-ouest du pays.

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Que révèle l'atrocité de l'attentat de Peshawar ?


Les responsables de l'opération de Peshawar s'inscrivent dans la mouvance la plus radicale du TTP (Tehreek-e-Taliban, ou "Mouvement des talibans du Pakistan", ndlr). Ils sont très loin des Afghans lancés dans une reconquête nationale du territoire, et éventuellement du pouvoir, que sont les talibans historiques. Ces derniers ne sont pas des tueurs d'enfants et se sont désolidarisés de cette opération.

L'attentat de Peshawar se distingue aussi de ceux qui, en 2008/2009, visaient l'accès à l'éducation dans la vallé de la Swat. Le message n'est pas le même. Plus de 300 écoles ont alors été brûlées, mais pendant les heures de fermeture, quand il n'y avait pas d'élèves. C'était une manière de protester contre le principe de l'éducation séculière à l'occidental.

Parce qu'il vise les enfants, l'attentat de Peshawar atteint un niveau d'horreur qui mérite une explication. Le TTP exprime clairement dans son communiqué que son but est de faire souffrir les militaires : "Ils tuent nos femmes et nos enfants, et nous voulons qu’ils subissent la même douleur que celle que nous ressentons." Pourquoi cette escalade ? Pour rendre oeil pour oeil, dent pour dent, en touchant de plein fouet le coeur de leur cible.

Diplomate et anthropologue, George Lefeuvre est spécialiste du Pakistan et de l'Afghanistan.
Diplomate et anthropologue, George Lefeuvre est spécialiste du Pakistan et de l'Afghanistan.
Pourquoi les militaires sont-ils particulièrement visés ?

Les zones tribales frontalières, en particulier le Waziristan, sont des zones insurrectionnelles depuis deux siècles et demi. Et ce pour plusieurs raisons, à commencer par la wahabisation de la région. En 1876, un article du New York Times s'inquiète déjà de la présence de la secte des wahabis, du nom de Wahab, un théologien du XVIIIe siècle d'Arabie Saoudite : "Ils distribuent des pamphlets à toute la population et menacent d'assassiner ceux qui salueraient un officier britannique ou lui serreraient la main, car c'est la faute la plus grave devant Dieu." Et l'auteur de l'article de conclure que "les membres les plus agités des wahabis font très  forte impression sur les plus dociles des mahométants de l'Inde britannique".

Historiquement, cette zone du Pashtounistan, le pays des Pashtouns, autrement dit l'Afghanistan au sens large, a toujours été le terrain de guerre des empires d'Orient, comme les Mongols ou les Safavides, puis des empires coloniaux. Une sorte de zone de compression entre les plaques tectoniques des grands empires qui cherchent à avancer.

Et puis en 1979, une nouvelle guerre d'Empire se met en place lorsque, face à l'invasion russe en Afghanistan, l'Occident se met à financer, former, soutenir les moudjahidines pour mener par procuration leur guerre contre URSS. Alors sur les talibans historiques viennent se greffer les groupes d'Al-Qaida. Ben Laden a d'ailleurs installé sa base à la frontière entre le Waziristan et la province afghane de Khost.

A partir de cette base de reconquête d'un islam pur et originel, ils allaient créer le royaume d'Allah en développant le califat - un concept que l'on retrouve aujourd'hui en Irak et en Syrie avec Daech. Or la colonne vertébrale idéologique du califat est que tous les découpages en Etats-nations résultent de la suprématie de l'Occident de l'époque coloniale. Ces frontières-là fragmentent la communauté des croyants et il faut les casser.

Où se sont donc installés les groupes d'al-Qaïda ? Entre la Syrie et l'Irak, dans le Nord-Mali ou dans les zones tribales pakistanaises - toutes des zones frontalières.

Dans le même esprit, il faut détruire les structures de l'Etat - poste de police, casernes militaires, cours de justice. En 2008, le TTP attaquait par deux fois le quartier général de l'armée pakistanaise d'Islamabad  ; en 2011, la base navale de Karachi était visée, sans compter tous les attentats contre les Cours de Justice, les convois militaires.... partout dans le pays.

(@Courrier International)
(@Courrier International)

Comment riposter, maintenant ?


L'armée pakistanaise bombarde le Waziristan - elle n'a pas trop le choix. En 2004, elle a a mené une offensive massive dans le sud du Waziristan contre al-Qaïda : 30 000 hommes ont été déployés pour chasser les combattants d'Al-Qaïda ouzbèkes, tchétchènes et  Ouïgours - 3000 sont morts. Depuis, les militaires optent pour les bombardements aériens - qui font forcément des dégâts collatéraux.

Le problème, c'est que vous avez beau éteindre l'incendie à un endroit, les braises raniment le feu à un autre : aujourd'hui les éléments les plus durs du Waziristan sont passés en Afghanistan. Notre tort est de raisonner en terme d'Etat. Pakistan ou Afghanistan - le problème est le même. Aujourd'hui, l'Afghanistan n'est pas à l'abri des ultra radicaux et d'un attentat comme celui de Peshawar.


Le TTP est-il divisé en factions rivales ?

En janvier 2012, année électorale aux Etats-Unis, les Américains ont tenté de négocier avec les talibans à Doha, au Qatar. Objectif : le retrait des troupes d'Afghanistan, puisque Ben laden était mort. Le New York Times titrait alors que les talibans se "sautaient à la gorge" et que c'est pour cette raison qu'ils voulaient négocier. Ce que personne ne disait alors, c'est que les différentes tendances qui existent au sein des talibans étaient en train de tenir conseil pour coordonner toutes les actions talibanes, des moins violentes aux plus violentes.

Au sein du TTP, il n'y a pas de fracture idéologique, mais une fracture stratégique : certains souhaitent suspendre le combat au Pakistan pour se concentrer sur la reprise du pouvoir en Afghanistan au moment - dans quelques semaines - du retrait des troupes de l'OTAN. Ceux-là acceptent la négociation et la coordination. Les radicaux, eux, refusent tout compromis, fut-il provisoire.

Début 2014, le Premier ministre pakistanais tentait des négociations avec le TTP. Les radicaux n'en veulent pas et l'expriment en égorgeant 23 soldats pakistanais qu'ils détenaient en otage depuis 2010 pour marquer l'arrêt des négociations. Or l'égorgement est le mode opératoire de Daech - comme l'attentat suicide est la signature d'Al Qaida et l'attaque contre les militaires celle des talibans. Car l'idéologie de Daech vient bel et bien du Waziristan.


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