Tawakul Karman, Prix Nobel de la Paix : « la communauté internationale doit faire quelque chose pour le Yémen »

Tawakul Karman en compagnie de Rashid Saeed Yagoub, président du Club de la Presse Arabe, et Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH
Tawakul Karman en compagnie de Rashid Saeed Yagoub, président du Club de la Presse Arabe, et Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH

Après un passage aux Etats-Unis, la journaliste et activiste yéménite Tawakul Karman, l'une des trois femmes prix Nobel de la Paix 2011, était à Paris le lundi 7 novembre 2011 pour transmettre un message à la communauté internationale, au nom de la jeunesse révolutionnaire de son pays. Un message dans lequel elle cite tour à tour la philosophie des Lumières avec Voltaire, la tragédie du pouvoir avec Shakespeare, mais aussi Hassan al-Tourabi, l'un des animateurs soudanais de la confrérie des frères musulmans en Egypte, sa référence principale.
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Connue comme la figure de proue du mouvement révolutionnaire yéménite depuis février 2011 (notamment la Journée de Colère du 3 février), et surtout comme une des trois lauréates du Prix Nobel de la Paix 2011, Tawakul Karman poursuit sa tournée mondiale. Fin octobre, elle était aux Etats-Unis, à New-York d'abord, où elle s'est entretenue avec le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon, puis à Washington où elle a rencontré la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton. Et c'est à Paris, dans « la République française des grandes valeurs que sont la liberté, l'égalité et la fraternité », qu'elle pose temporairement ses valises ce lundi 7 novembre 2011.

Après un entretien avec le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui lui a promis son soutien auprès des instances européennes, la jeune femme s'est exprimée devant des représentants de la presse internationale en poste à Paris. Aux côtés de Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, elle a répété le message qu'elle martèle depuis le début de la révolution, et plus encore depuis le Prix Nobel : Saleh doit quitter le pouvoir et rendre des comptes au Yémen et aux Yéménites.

« Nous voulons faire savoir aux oppresseurs du monde arabe, en premier lieu Saleh et El-Assad, que nos valeurs ne mourront jamais et que personne ne pourra s’y opposer. » Depuis le début des différentes manifestations qui agitent le Yémen, l’activiste n’a cessé de souligner que la révolution de la jeunesse yéménite était pacifique et donc désarmée, dans un pays qu’elle décrit très violent. On compterait 70 millions de pièces d’armes pour 24 millions de Yéménites, héritage d’un passé soviétique, quand le pays faisait partie des satellites de Moscou. « La révolution a mis fin au processus de vengeance dont se nourrissait le régime de Saleh, où les tribus s’entredéchiraient. […] Maintenant, on voit les membres de ces tribus manger et dormir ensemble, sous les tentes occupant les places. Il s’agit d’une véritable réconciliation. […] Ils ont accueilli les attaques [armées] du régime le torse découvert en avant, avec des fleurs et des sourires. »

LE SILENCE ASSOURDISSANT DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Si le nombre de victimes reste très variable selon les sources (de 1200 victimes, morts et blessés confondus, à plusieurs milliers), Tawakul Karman n'hésite pas à avancer le chiffre de plus de 21000 victimes du régime de Ali Abdullah Saleh. « Notre révolution pacifique est le choix de notre peuple. C’est le rêve d’un Etat de paix, de justice, de liberté, d’égalité et de prospérité fait par notre jeunesse. […] Nous voulons faire exercer notre droit à la rotation du pouvoir, et nous voulons qu’elle se fasse de façon pacifique. »

La persistance du mouvement de révolte, malgré les tirs de la police, de l’armée, et de la garde rapprochée de Saleh – parfois désigné comme « le dictateur », « l’oppresseur », ou tout simplement « cette personne », pour le déshumaniser, ou en tout lui ôter une identité propre – fait donc sa force. D’ailleurs, pour Tawakul Karman, ça ne fait pas de doute : au bout de 9 mois de lutte, le régime a perdu toute sa légalité, ne gouvernant plus que par le meurtre, opposant les armes à ses citoyens. « Pour le peuple yéménite et pour le pays dans son intégralité, le régime de Saleh est terminé. »

Forte de la nouvelle aura qu’elle a acquise depuis le Prix Nobel, elle demande au monde de considérer et traiter la situation yéménite avec la même justice qu’en Tunisie, Egypte ou Libye. Ses déplacements sont motivés par le silence assourdissant de la communauté internationale face aux agissements de Saleh, qui selon elle entre en contradiction avec les droits humains qu’elle défend.

GEL DES AVOIRS ET ENVOI DU DOSSIER SALEH À LA CPI

Aussi, persuadée que la révolution finira par triompher du régime en place à Sana’a depuis plus de 33 ans, et donc gouvernera d’ici peu le Yémen, elle formule deux requêtes à la communauté internationale, conditions qui faciliteront un partenariat avec le futur Etat du Yémen. « Nous ne voulons rien sauf deux choses : gelez les avoirs de Ali Saleh et de son régime […] ; et transférez son dossier à la Cour pénale internationale comme criminel de guerre pour mettre fin au carnage. » Pour l’instant, chaque interlocuteur qu’elle a pu rencontrer s’est montré plutôt réceptif à ces propositions.

Ainsi, Alain Juppé a déclaré que « le gel des avoir devrait être effectivement étudié dans des brefs délais. Nous allons regarder cela lundi [14 novembre] à Bruxelles. […] Pour nous, la résolution 2014 ouvre la voie à une commission d’enquête qui établira [si des] crimes pourraient être soumis à la justice internationale. »

Cette résolution 2014, adoptée à l’unanimité par le Conseil de Sécurité de l’ONU fin octobre, propose l’immunité à Ali Saleh et sa famille – les rendant donc irresponsables devant la loi des crimes que leur reproche la révolution –  s’il accepte de démissionner, suivant les recommandations du Conseil de Coopération du Golfe. L’actuel président du Yémen a annoncé à plusieurs reprises son intention de signer l’accord, avant de se rétracter à chaque fois. Pour Tawakul Karman, c’est très clair : « nous savons que Saleh ne signera jamais cette initiative. Il est en train de gagner du temps. Il utilise ces immunités et ces garanties pour s’assurer d’avantage de légitimité pour tuer d’avantage de personnes. […] La seule solution qui subsiste, c’est donc le gel des avoirs, et le transfert du dossier à la CPI. »

Quand on l'interroge sur les suites à venir pour la révolution, si d’aventure Saleh était déchu, elle déclare "qu’un Conseil Présidentiel de Transition constitué depuis juillet de 16 personnalités, ainsi qu'un Conseil National pour les Forces Révolutionnaires joueront le rôle de Parlement dans cette période transitoire. » Elle plaisante par ailleurs sur le fait qu’une partie du peuple yéménite souhaite la voir comme future présidente du pays. Cependant, elle s’imagine mieux avoir des responsabilités sur le plan mondial, pour promouvoir la citoyenneté internationale et lutter contre les ségrégations.

Sa visite était aussi un moyen de rassurer l’Occident, ou au moins une partie de celui-ci, qui s’inquiète de voir des partis islamistes être majoritaires dans les pays du printemps arabe (Tunisie et Libye en tête). Elle même fait partie de al-Islah, principal parti d’opposition yéménite, à l’idéologie islamiste et cite en modèle Hassan al-Tourabi le animateur soudanais des Frères musulmans en Egypte, qu'elle voit plus comme un modernisateur de l'Islam que comme un fondamentaliste.

Sur les partis islamistes et les valeurs démocratiques

« Les révolutions du monde arabe sont des révolutions morales. Elles émanent de la société civile. Elles ont éclaté grâce à la jeunesse, grâce à des jeunes qui sont sortis dans la rue sans arrière pensée politique ou idéologique. Ils voulaient simplement concrétiser leurs rêves de valeurs et de dignité.

Au Yémen, nous savons que quiconque ne respecterait pas ces valeurs devra partir. Les jeunes des révolutions du Printemps arabe doivent suivre le même chemin. La révolution est une action continue. Bien entendu, si quelqu'un ose toucher à ces valeurs, les jeunes sortiront de nouveau dans la rue.

En ce qui concerne Ennahda, je peux affirmer que ce parti n'est pas seul à siéger à la Constituante tunisienne. Il y a un besoin de pluralité. Ce serait donc une erreur d'écarter les mouvements islamistes. Ceci s'applique aussi aux salafistes. Même les mouvements les plus radicaux, s'ils adhèrent au processus démocratique, peuvent changer. Mais avant tout, il faut qu'ils soient convaincus par les valeurs de la révolution. »

Sur les partis islamistes et les valeurs démocratiques

Enfin, dans le même ordre d’idée, elle maintient l’idée que le statut de la femme sera protégé, toujours en concordance avec les valeurs démocratiques de la révolution.

Sur la condition des femmes au Yémen

« Est-ce que je crains pour le statut de la femme ? Je ne pense pas que celle qui a fait la révolution, qui l'a porté, acceptera de faire marche arrière sur les droits qu'elle a acquis, en Tunisie comme au Yémen.

Le mot d'ordre, c'est la confiance : faites confiance aux peuples, faites confiance aux jeunes. C'est notre rôle à tous de renforcer cette confiance. Il faut nous demander comment nous pouvons faire en sorte que tout le monde aille de l'avant. Les peuples, la jeunesse, les femmes, tous, au cours de la prochaine étape, n'auront pas pour objectif d'assurer une citoyenneté seulement yéménite, mais bien mondiale. Un seul monde, une seule citoyenneté : notre avenir se trouve ici. »

Sur la condition des femmes au Yémen