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Terrorisme : le choix des mots

© AP Images / Victoria Jones

"Attaque potentiellement terroriste", "terroriste présumé", faits "à caractère terroriste"... Le terme "terroriste" revient régulièrement dans les médias au fil des attaques sur le territoire européen. Mais que signifie-t-il exactement ? Peut-on définir objectivement le terrorisme ? Éléments de réponse. 

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Lundi 19 juin, Londres se réveille une nouvelle fois sous le choc. Au début de la nuit, un homme fonce avec une camionnette sur des fidèles musulmans à la sortie de la mosquée de Finsbury Park. Un homme est mort et dix personnes sont blessées dans l'attaque. Les autorités britanniques parlent d'une attaque "potentiellement terroriste" seulement dans le courant de la matinée. Le temps de rechercher des informations sur l'assaillant et sur ses motivations. Mais cette prudence dans la qualification est à géométrie variable selon certains Londoniens : en quelques heures, la polémique enfle.  D'abord, sur place comme l'a constaté le correspondant du journal Le Monde

En parallèle, les médias britanniques sont critiqués sur les réseaux sociaux. L'écrivaine J.K. Rowling interpelle le journal Daily Mail dans un tweet qu'elle supprimera par la suite.

"The Mail a confondu "terroriste" avec "chauffeur de van blanc". Maintenant, discutons de la manière dont il s'est radicalisé"

Des critiques, également formulées par d'autres internautes : 

La polémique n'est pas nouvelle et revient régulièrement. Les médias sont régulièrement accusés sur les réseaux sociaux d'être trop frileux et de ne pas employer le mot "terroriste" lorsqu'il s'agit d'attaques commises par des personnes blanches. Ils ont déjà été pointés du doigt dans le cas du terroriste norvégien Anders Behring Breivik et plus récemment au sujet de Dylann Roof, condamné à mort pour avoir tué neuf paroissiens noirs à Charleston. 

Pas de consensus autour du mot "terrorisme"

Un homme seul peut-il planifier une attaque terroriste ? Sans revendication, quels éléments permettent de distinguer un crime d'un attentat ? Si ce débat revient régulièrement, c'est qu'il règne parfois une confusion autour du mot "terrorisme", sur lequel il est très difficile de trouver un consensus comme l'explique notre éditorialiste Slimane Zeghidour : 

terrorisme slimane

"Sans idéologie, sans revendication, on ne peut pas parler de terrorisme", explique Gilles Ferragu, maître de conférences et auteur de "Histoire du terrorisme" (Perrin, 2014). "Des personnes seules peuvent basculer dans le terrorisme, ils n'ont pas besoin d'une organisation, mais d'une idéologie", précise-t-il. 

Dans le cas de l'attaque de Finsbury Park, prudence, avance François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l'IRIS et auteur de « Daech : l’arme de la communication dévoilée » (VA Press) : "Il faut attendre les résultats de l'enquête, savoir s'il a laissé des traces écrites ou annoncé quelque chose. Je dis cela avec beaucoup de précautions, mais s'il a voulu punir une communauté religieuse, c'est un terroriste." 

Terrorisme : une origine française

L'historien Gilles Ferragu revient sur l'origine du terme "terrorisme": 
"Le terme apparaît au moment de la Révolution française. En 1793, la Convention décide, pour sauver la Révolution, d'employer la Terreur. Cette méthode va être qualifiée par un publiciste anglais, Edmund Burke, comme "terroriste". Dès 1798, ce mot forgé par les Anglais pour qualifier la manière dont les Français font de la politique entre dans le dictionnaire de l'Académie française. Le mot évolue en 1800 : Napoléon est la cible d'une tentative d'attentat, il emploie alors le terme "terroriste" pour désigner ses adversaires politiques qui utilisent la terreur pour déstabiliser l'Etat. Dès le milieu du XIXe siècle, le terme "terroriste" tout comme la pratique s'étend rapidement, d'abord en Russie puis dans toute l'Europe."

Peu importe le nombre de victimes, c'est la peur et la terreur que l'on sème dans l'inconscient collectif qui semble motiver avant tout une attaque terroriste : "Le terrorisme a besoin de médiatiser l'acte", explique Gilles Ferragu, maître de conférences et auteur de "Histoire du terrorisme" (Perrin, 2014) . C'est là l'essence du terrorisme, comme le définissait Raymond Aron : rechercher "un impact psychologique hors de proportion avec les effets physiques produits et les moyens utilisés".



Pour aller plus loin sur le sujet,  François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l'IRIS et auteur de « Daech : l’arme de la communication dévoilée » (VA Press) répond à TV5MONDE : 

Les terroristes des uns sont les combattants de la liberté des autres.


Pourquoi est-il si difficile de trouver un consensus pour définir le mot "terrorisme"? 
​François-Bernard Huygue : Selon la phrase célèbre, "les terroristes des uns sont les combattants de la liberté des autres." Certains sont considérés comme des groupes de résistance par certains et comme des groupes terroristes par d'autres. Il existe des centaines de définitions savantes du terrorisme, chaque pays se bricole la sienne. En France, pour qu'un crime soit qualifié de "terroriste", il faut qu'il ait pour but de perturber gravement l'ordre public. On cherche souvent à exclure de la définition du terrorisme des groupes dont les objectifs nous semblent nobles ou profitables géopolitiquement.
L'exemple le plus parlant est celui de la Résistance française, que les Allemands qualifiaient de "terrorisme". Je ne crois pas qu'il existe un terrorisme en soi : les actes terroristes sont des moyens pour atteindre un but à portée symbolique. On va frapper des gens non pas pour affaiblir leur puissance militaire, mais parce qu'ils représentent quelque chose. C'est de la "propagande par le fait", c'est-à-dire qu'ils utilisent des actes de violence pour l'émotion qu'ils transmettent. 

Donc derrière l'acte, il y avant tout une idée? 
​François-Bernard Huygue : Le terroriste, c'est un intellectuel qui prend les idées au sérieux : il estime vivre sous un ordre insupportable et lorsqu'il tue quelqu'un, il veut tuer une idée et ce qu'il représente. Et même lorsqu'il tue un civil innocent, il ne l'est pas à ses yeux.
En 1894, Emile Henri pose une bombe dans le café Terminus. Au moment de son arrestation, il a déclaré "aucun bourgeois n'est innocent". Pour lui, le seul fait que les gens prennent des verres à ce café, cela voulait dire qu'ils s'accommodaient de l'oppression du peuple et qu'ils en étaient complices. De la même manière, des textes djihadistes expliquent que lorsque l'on tue des femmes et des enfants, ils ne sont pas innocents : ils sont soit les victimes collatérales d'un châtiment destiné à tuer de vrais ennemis, soit coupables parce qu'ils soutiennent le système, paient des impôts... Le terrorisme est toujours dicté par une idée. 

C'est très difficile psychologiquement et très rare de se radicaliser seul dans son coin. 

Peut-on commettre un acte terroriste seul? 
​François-Bernard Huygue : Je ne crois pas en l'existence de loups solitaires. Il existe des exécutants solitaires, mais derrière eux les moyens sont fournis : armes, instructions... C'est très difficile psychologiquement et très rare de se radicaliser dans son coin. D'après les statistiques, les gens qui se sont radicalisés l'ont souvent fait dans le cadre de la vie familiale ou d'une bande de copains qui avait les mêmes idées. A part Anton Breivik, je ne vois pas de cas de gens qui ont suivi un processus totalement solitaire. 

Peut-on voir comme de l'opportunisme le fait de prêter allégeance au groupe Daech juste avant de passer à l'acte?
François-Bernard Huygue : Non c'est une procédure normale. Prêter allégeance juste avant de passer à l'acte réduit le risque d'être repéré. Chaque fois qu'il y a un tel acte terroriste, le premier réflexe c'est de dire "ce type allait en boîte avec des filles, ses voisins le trouvaient charmant, on l'a vu fumer un joint ou boire un coup..." . Parfois, le processus de passage à l'acte et d'allégeance peut être assez rapide, c'est déconcertant. On aimerait avoir une explication sociologique ou psychiatrique. Mais prêter allégeance est un acte symbolique important.