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Thailande : l'ancien Premier ministre inculpé pour meurtre

L'ex-Premier ministre Abhisit Vejjajuva et son vice-Premier ministre Suthep Thaugsuban sont inculpés pour meurtre, en liaison avec la répression des manifestations de 2010. La Thaïlande, qui a connu une vingtaine de coups d'Etat et plusieurs confrontations meurtrières entre les militaires et la population civile, n'avait jamais jugé un dirigeant pour une opération de répression. Ce procès historique s'est ouvert ce jeudi 13 décembre et devrait troubler la vie politique thaïlandaise pour encore plusieurs mois.  

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La repression de chemises rouges en 2010 : rappel en image

En avril 2010, les manifestations des "chemises rouges" paralysent la capitale thailandaise. Au bout de plusieurs semaines de contestation, le chef du gouvernement Abhisit Vejjajiva décide de déclarer l'état d'urgence et ordonne la répression des "chemises rouges" par les militaires. Sur place, notre correspondant décrit la confrontation : "Il y a eu cinq ou six soldats de tués et un chemise jaune, mais l'énorme majorité des morts étaient des manifestants chemise rouge, j'en ai été directement témoin, ils ont été abattus comme des lapins par les militaires, alors qu'ils étaient tout à fait désarmés".
La repression des chemises rouges en 2010 : rappel en images

Analyse

13.12.2012Propos recueillis par Anna Ravix
Abhisit Vejjajiva, l'ex Premier-ministre thaïlandais inculpé de meurtre (Photo AFP)
Abhisit Vejjajiva, l'ex Premier-ministre thaïlandais inculpé de meurtre (Photo AFP)
C'est un procès sans précédent qui s'est ouvert ce jeudi 13 décembre et fait les gros titres de la presse thaïlandaise: l'ex chef du gouvernement Abhishit Vejjajiva et son vice-premier ministre sont jugés pour le meurtre d'un chauffeur de taxi, Phan Kamkong, tué par les militaires lors de la répression des "chemises rouges" en 2010. Arnaud Dubus, notre correspondant sur place, détaille les enjeux de ce procès historique.

Comment un ex-premier ministre s'est-il retrouvé inculpé de meurtre?


Il y a eu une instruction judiciaire sur le meurtre d'un chauffeur de taxi, tué en mai 2010, qui a conclut que ce chauffeur de taxi avait été tué par les militaires. C'est sur cette base que la police spéciale, le FBI thaïlandais (le département des enquêtes spéciales, DSI - ndlr) a décidé d'inculper le Premier ministre et le vice-Premier ministre de l'époque. Leur interrogatoire a commencé, et leur procès pourrait durer plusieurs mois.

Comment a réagi Abhisit Vejjajiva à cette inculpation?

Il a dit qu'il répondrait aux questions de manière précise et qu'il dirait la vérité de son point de vue. Toutefois, il a aussi dit qu'il estimait que cette procédure était motivée politiquement, notamment parce que le gouvernement est aujourd'hui soutenu par les chemises rouges. Pour lui, le DSI est sous l'influence du gouvernement. Il y a aussi un autre détail qu'il a mis en relief, c'est que le chef du DSI, Tarit Pengdith, faisait lui même partie de l'organisme officiel qui a ordonné la répression en 2010. Cette personne, qui est un officier de police, semble avoir complètement retourné sa veste alors même qu'il faisait partie du même organisme que le Premier ministre et le vice-Premier ministre. Maintenant il se trouve du côté des accusateurs et il interroge les gens à côté desquels il était assis au moment des évènements.

Qu'en est-il des militaires qui ont appliqué la répression?

Il y a déjà eu des instructions judiciaires sur cinq ou six personnes qui ont été tuées en 2010, et à chaque fois la conclusion de l'instruction judiciaire et la conclusion des enquêteurs de la police ont montré que ces personnes avaient été tuées par les militaires. Ce qui ne leur a pas plu du tout, car c'est aussi la première fois dans l'histoire que des militaires sont mis en cause pour avoir tué des civils. D'ailleurs, le chef de l'armée, le général Prayuth Chan-Ocha a montré sa mauvaise humeur en proférant des menaces à peine voilées si ces casses judiciaires se poursuivaient.

Thaksin Shinawatra, l'idole des chemises rouges est en exil pour corruption, mais continue d'influencer la vie politique thaïlandaise (Photo AFP)
Thaksin Shinawatra, l'idole des chemises rouges est en exil pour corruption, mais continue d'influencer la vie politique thaïlandaise (Photo AFP)
Le gouvernement est aujourd'hui soutenu par les chemises rouges, comment réagit-il a ses procès?

C'est effectivement le parti pro-Takhsin Shinawatra(l'idole en exile des "chemises rouges" - ndlr) qui a remporté très très largement les élections de juillet 2012, c'est même sa soeur cadette, Yingluck Shinawatra, qui a été élue. Il y a des parlementaires chemises rouges, il y a même des ministres adjoints chemises rouges, donc on peut dire non seulement que le gouvernement a été élu avec les suffrages des chemises rouges, mais qu'il est aussi globalement soutenu par eux. Cependant, le gouvernement reste assez prudent, notamment parce qu'il veut conserver ses bonnes relations avec les militaires. Donc ils essayent d'utiliser toutes ces affaires contre l'opposition politique, mais ils font attention de ne pas trop mécontenter les militaires parce que ça pourrait devenir dangereux pour eux.

Comment Takshin Shinawatra, un milliardaire corrompu, est-il devenu l'idole des masses populaires?

Le développement économique en Thaïlande a amené une transformation sociale de la paysannerie, qui a acquis un niveau de vie beaucoup plus élevé que dans les années cinquante et soixante. Avec cette amélioration du niveau de vie, elle a acquis de nouveaux espoirs mais la répartition des revenus au sein des différents groupes sociaux de la nation reste extrêmement inégal. On se retrouve donc dans une situation où les gens qui habitent dans les villes profitent d'un niveau de confort très élevé, des salaires assez elevés, et si les gens qui habitent les campagnes n'en sont plus à lutter pour leur subsistance quotidienne, ils ressentent très mal ce qu'ils perçoivent comme une inégalité par rapport aux gens des villes. Takhsin Shinawatra est arrivé dans ce contexte d'évolution sociale, en 1999, et il a parfaitement saisi ce phénomène. Ce qu'il a fait, c'est qu'il a donné de l'argent, sous forme de programmes divers à ces paysans de province et il est devenu extrêmement populaire auprès de cette partie de la population qui représente tout de même 50 à 60% des Thaïlandais. C'est comme ça qu'il est devenu très populaire.

Yingluck Shinwatra, la soeur cadette de Thaksin a été élue cheffe du gouvernement thaîlandais en juillet 2011 (Photo AFP)
Yingluck Shinwatra, la soeur cadette de Thaksin a été élue cheffe du gouvernement thaîlandais en juillet 2011 (Photo AFP)
L'opposition entre chemises jaunes et chemises rouges continue de diviser la Thaïlande?

Oui, l'opinion publique est vraiment coupée en deux, entre les conservateurs pro-royalistes des zones urbaines (en jaune car c'est, en Thaïlande, la couleur du lundi, jour de naissance du roi - ndlr) et tous ces gens de province qui veulent, non pas une révolution, mais un meilleur équilibre dans les bénéfices sociaux. Et la dessus, se greffe une autre opposition, qui est une opposition au sein de l'élite, entre le clan de Takhsin Shinawatra composés de "nouveaux riches", d'hommes d'affaires étroitement liés à Takshin, et un autre groupe de l'élite plus centré autour du palais royal et qui est ce qu'on pourrait appeler l'élite traditionnelle thaïlandaise.

Les chemises rouges ont aussi manifesté contre ce qu'ils considèrent comme un déficit démocratique?

Oui, dans le sens où les chemises rouges estiment que s'il y avait un système plus démocratique, le choix électoral ne serait pas remis en cause. Or, le parti pro-Takhsin Shinwatra a gagné les élections cinq fois d'affilée et a été évincé du pouvoir a trois reprises. Mais du côté des chemises jaunes, dont j'ai interviewé des membres il y a une quinzaine de jours, ils me répondaient que "les élections, ça ne marche pas en Thaïlande, parce que les politiciens achètent les votes, et il faut que le gouvernement soit instauré par le roi". Donc une solution tout à fait anti-démocratique.

Ce procès pourrait-il remettre le feu aux poudres?

Ce procès va immanquablement raviver les tensions politiques parce que le contexte devient de plus en plus volatile. Et on sent bien qu'on est au début d'un nouveau cycle de tensions politiques, avec des discussions sur les réformes de la constitution, les pressions de Takhsin Shinawatra depuis l'étranger et la succession royale. La santé du roi empire et on commence à parler de sa succession. Ce contexte fait que le procès de l'ancien Premier ministre va accentuer ces tensions et les divisions sociales au sein du pays.


Arnaud Dubus est l'auteur d'un ouvrage sur la Thaïlande aux éditions La Découverte. 
Carrefour de l'Asie du Sud-Est à l'économie dynamique, la Thaïlande offre le visage souriant d'un pays où il fait bon vivre. Elle recèle pourtant des complexités qui ne se révèlent que peu à peu. Son pragmatisme lui a permis d'échapper à la colonisation, une exception régionale. D'où une relative insularité culturelle. Le pays paraît empesé dans ses traditions, tout en étant marqué par de multiples influences.
Attachés à l'animisme, les Thaïlandais sont imprégnés par le bouddhisme theravada. Si la pagode reste le coeur de la vie sociale dans les campagnes, dans les villes domine un bouddhisme « nouvelle formule ». Le pays traverse une grave crise politique, due au réveil de la population rurale. L'opposition, parfois violente, entre celle-ci et les classes moyennes urbaines, rappelle la nécessité d'une démocratisation plus poussée et d'un rééquilibrage économique et social. La complexité de la Thaïlande ferait-elle partie de son charme indiscutable ?