Togo : une Constitution qui ne passe plus

Manifestation anti-gouvernementale le 22 novembre 2014 (capture d'écran)
Manifestation anti-gouvernementale le 22 novembre 2014 (capture d'écran)

Au Togo, à l'approche de la présidentielle de mars 2015, l'opposition réclame un changement de Constitution. A Lomé, la rue souhaite que l'Etat suive l'exemple du Burkina-Faso voisin, où le président Blaise Compaoré a quitté le pouvoir après 27 ans passés à la tête du pays. L'histoire peut-elle se répéter au Togo ? Eléments de réponse avec Philippe Hugon, directeur de recherches à l'IRIS et auteur de Géopolitique de l'Afrique.

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L'opposition togolaise propose un changement de Constitution pour limiter le nombre de mandats présidentiels et changer les modalités de scrutin. Celui-ci avait déjà été refusé en juin par le Parlement. Pourquoi l'opposition tient-elle tant à effectuer ces modifications constitutionnelles ?

Les événements du "printemps africain", au Burkina-Faso, sont évidemment présents à l’esprit et expliquent un certain nombre de mouvements qui ont lieu actuellement au Togo. On est ici dans une situation assez particulière : la Constitution avait été taillée sur mesure pour permettre au régime du père et du fils (Faure Gnassingbé a succédé à son père, Eyadema, à sa mort en 2005, ndlr) d’être 48 ans au pouvoir, et avait prévu un scrutin à un tour, pour un mandat de cinq ans renouvelable indéfiniment. Cela a été mis en place en 2002, lors d'une révision constitutionnelle. 
Ce que demande l’opposition, c’est qu’on passe à un système à deux tours et à deux mandats. La position du pouvoir de Faure Gnassingbé est de dire qu’il ne s’agit pas de manipuler la Constitution (il a déclaré le 25 novembre lors d'une visite officielle au Ghana que la Constitution serait "rigoureusement respectée", ndlr), qu'il faut pas revenir sur un texte voté en 2002, et qu'il faut donc se maintenir vis-à-vis de ce texte. Si l'on prend les déclarations de François Hollande, il a bien dit qu’il ne fallait pas transformer les constitutions... C’est là-dessus que joue, évidemment, le pouvoir en place.

Philippe Hugon (DR)
Philippe Hugon (DR)
Aucun compromis n'est-il envisageable ?

Il va sans doute y avoir un mouvement violent. C'est déjà arrivé lors des élections de 2005, où il y a eu plus de 500 morts. Il peut y avoir cependant un compromis : que le pouvoir accepte de revenir à deux mandats de cinq ans. Il ferait une concession. Mais cette mesure ne serait pas rétroactive. Comme il y aura des élections en 2015, cela permettrait à Faure Gnassingbé de rester encore dix ans. L’autre compromis qui pourrait être envisagé, et qui permettrait peut-être d’éviter un bain de sang, c’est de revenir à une élection à deux tours. Comme l’opposition est extrêmement divisée, il est évident que s'il n'y a qu'un tour, Faure Gnassingbé passe sans aucun problème. Par contre, à deux tours, c’est moins évident. Etant divisée, l’opposition peut se réunir et se mettre d’accord sur le mieux placé du premier tour, auquel cas Faure Gnassingbé ne serait pas sûr de l’emporter. C’est un débat institutionnel qui renvoie aussi au mouvement de la rue.

Eyadema Gnassingbé a pris le pouvoir en 1967. Son fils Faure lui a succédé en 2005. Après tout ce temps, comment est structurée l'opposition ?

Elle est totalement divisée, comme dans la plupart des pays africains. Elle est divisée socialement, politiquement, et ethniquement. Il y a quelques leaders qui apparaissent, comme Jean-Pierre Fabre, mais globalement, comme on l’a vu au Burkina-Faso et dans la plupart des pays, l’intelligence des hommes politiques est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de grand parti d’opposition. Le multipartisme ne garantit pas du tout la démocratie. C’est une avancée par rapport au parti unique, mais ça ne permet pas du tout de véritables partis qui s’opposent sur des bases programmatiques et qui essaient de désigner le meilleur. A l'heure actuelle, on ne pas dire qu’il y a de leader, ni de parti, qui s’impose.

Eyadela Gnassingbé (à gauche) et son fils actuellement au pouvoir, Faure (à droite) (cc)
Eyadela Gnassingbé (à gauche) et son fils actuellement au pouvoir, Faure (à droite) (cc)
Quelles sont les différences entre les situations togolaise et burkinabé ?

Il y a une contagion par les réseaux d’information. Les jeunes voient que Blaise Compaoré est parti et se disent : "pourquoi est-ce que la famille Gnassingbé Faure ne devrait pas partir aussi ?
Ceci étant, c’est vrai qu’on n'est pas exactement dans la même situation. La société burkinabé a une assez grande maturité politique. C’est un pays très pauvre, enclavé, mais où la société civile s’est organisée. Dans le cas du Togo, la situation n’est pas la même. C’est un pays qui a connu des tensions extrêmement fortes, mais où on a quand même observé, globalement, une certaine stabilité et un développement économique. Les deux puissances qui sont, historiquement, en quelques sortes tutélaires du Togo, à savoir l’Allemagne et la France, considèrent qu’on est dans une démocratie imparfaite, plus que dans une autocratie ou une dictature. Ceci étant, l’Union européenne avait été très critique par rapport aux événements de 2005 et avait mis sur la touche Eyadema Gnassingbé et le Togo.

Justement, la communauté internationale réagit-elle ?

Elle va sans doute prendre ses distances. Dans le cas présent, le fait de revenir sur des révisions constitutionnelles n’est pas en cause. Ce qui l'est, c’est la manière dont il y a dix ans on a effectué un tripatouillage constitutionnel. La communauté internationale est mal placée pour condamner ce qu’il s’est passé il y a dix ans. Elle est un peu coincée de ce point de vue-là.