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Tous espions, tous espionnés ! Faut-il l'accepter ?

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Dans son édition daté du 5 juillet, le quotidien Le Monde révèle un Prism à la française. Pour le Parti pirate en France, défenseur de la liberté d'Internet, c'est un problème, mais pas une surprise. 

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Après Der Spiegel et The Guardian, c'est au tour du Monde de publier des informations sur les réseaux d'espionnage occidentaux (voir ci-contre). Dans son édition datée du 5 juillet, il ne révèle rien sur Prism, le système de collecte d'informations américain, mais évoque un 'Big Brother' à la française, conduit par la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). 

En France aussi, des signaux électromagnétiques sont systématiquement récupérés. Ordinateurs, téléphones, et réseaux sociaux… tout est passé au crible et stocké pendant des années. Ce n'est pas le détail des conversations qui est récolté, selon le journal, mais les métadonnées, informations qui caractérisent le message : date, heure, lieu, durée, ou encore destinataires. De quoi bâtir une base de données des connexions en France et à l'étranger. 

Toujours selon le quotidien du soir, ce stock d'informations ne sert pas uniquement la DGSE, mais tous les services de renseignements français, les douanes et les services de lutte contre le blanchiment. Le tout de manière clandestine. 

Pour Matignon, les révélations du Monde sont "inexactes". Contactée par le journal, l'ancienne présidente de la délégation parlementaire au renseignement, Patricia Adam (PS), estime que "les activités de la DGSE et de la NSA ne sont pas comparables." Alors que pour la Commission nationale de l'Informatique et des Libertés (CNIL), "le régime juridique des interceptions de sécurité interdit la mise en oeuvre par les services de renseignement, d'une procédure telle que Prism".


Entretien

Mistral Oz, co-secrétaire général du Parti pirate en France

05.07.2013Propos recueillis par B.W.

La découverte dans le journal Le Monde du Big Brother français est-elle une surprise pour vous ?

Non, ça n'en est pas une. Depuis la création du Parti pirate en 2006, nous militons sur ces questions. Selon nous, il faut avoir accès aux informations et protéger notre vie privée. Nous avons publié un communiqué en rapport avec Prism, car nous souhaitions qu'il n'existe pas un tel système en France. Nous avons été pris de vitesse ! La collecte de données se fait de manière systématique et à grande échelle. La justification de systèmes comme Prism, c'est la lutte contre le terrorisme. Mais c'est l'ensemble des données des entreprises et du public qui est ciblé, donc des gens qui ne sont pas soupçonnés de quoi que ce soit. Il s'agit en fait de récupérer des informations relatives à la propriété intellectuelle. 

Justement, la sécurité face à des réseaux terroristes est régulièrement invoquée pour justifier cet espionnage. Cela suffit-il ?

Le souci, c'est que ça ne les arrête pas. Ces réseaux ont même tendance à progresser. Ces dispositifs de surveillance se révèlent peu efficaces. Il s'agit de surveillance de masse, du commun des mortels. Pas de la recherche par mots-clés, en voyant avec qui on parle, etc. Les réseaux terroristes ont des moyens plus efficaces que cela pour communiquer. Par exemple, le système PGP, qui permet de chiffrer des mails : seul l'émetteur du message et son destinataire peuvent le lire, à l'aide d'un code. Le dispositif en présence n'est pas destiné à ce genre de communications.

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Comme dans le roman d'Orwell, l'image de l'espion et de Big Brother est souvent associée à celle du dictateur. Pourrait-on imaginer que, dans une démocratie, le peuple décide de ne plus accepter ce système ?

Dans une démocratie, nous demandons que le peuple soit informé. Si on sait qu'on est écouté, on l'accepte ou on le refuse, mais en connaissance de cause. En tout cas, on a la possibilité de voter. Mais là, dans la situation actuelle, quand nous demandons aux acteurs politiques si un tel système existe en France, comme à Louis Caprioli (ndlr : sous-directeur du terrorisme à la Direction de la surveillance du territoire de 1998 à 2004)le 3 juillet sur France Culture, ils répondent que c'est absolument impossible. Or dès le lendemain, on découvre qu'il y en a un ! En fait, soit on a l'intervention sur notre territoire d'une puissance étrangère, comme Prism, avec donc un problème de sécurité nationale ; soit on espionne les citoyens sans le dire, ni pourquoi. En démocratie, on n'a pas de choix si on n'a pas d'information. 

Si les Etats informaient ouvertement leurs populations de l'existence de tels systèmes, cela ne mettrait-il pas péril en la demeure ? 

Le problème pour nous, c'est que les services de renseignement essaient de faire croire qu'ils n'étaient pas au courant de Prism. Pourtant des services de contre-espionnage existent pour nous protéger, ainsi que nos entreprises. Je pose la question naïve de savoir pourquoi ces services de renseignement, là, n'ont rien fait pour nous protéger. Ils étaient au courant, et ne sont pas les seuls ! Ce sont plutôt des secrets de polichinelle. Toute personne qui s'intéresse au sujet connaît ce type de dispositif. Il est inutile d'espionner sous cette forme-là, ce n'est pas efficace. S'ils pensent que si, il faut qu'ils l'expliquent.

Un pays qui ne serait pas doté d'un tel système de surveillance serait-il viable ? 

On n'en est vraiment pas là. Un système comme Prism sert à obtenir des informations d'ordre économique. Alors peut-être que l'inconvénient, si nous ne le faisons pas, c'est que les autres le feront. Mais ce n'est pas comme ça qu'on envisage des relations calmes et sereines. L'espionnage n'est pas une pratique qui entraîne la paix dans le monde. Je crois qu'on n'aurait rien à perdre à commencer à être exemplaire. Je tiens à préciser que je ne lutte pas contre les réseaux de renseignement en général. Nous sommes d'accord qu'il faut lutter contre le terrorisme et se protéger contre l'espionnage des entreprises et des particuliers. Sans compter les questions de stratégie militaire. Mais quand on espionne une entreprise pour savoir quel type de contrat elle signe, afin d'en favoriser une autre de son pays, on outrepasse le rôle des renseignements.
Ca ne sert à rien d'espionner des gens lambda. Mais il faut les informer. Dans certains cas, comme l'affaire Merah, les services nous informent a posteriori qu'ils avaient des données. Collectons moins, plus précisément, et ce sera plus efficace.