Trois ans après Lampedusa, six mille migrants secourus en une journée en Méditerranée

Photo prise le samedi 10 septembre 2016, lors d'une opération de sauvetage en mer Méditerranée, non loin des côtes libyennes.
Photo prise le samedi 10 septembre 2016, lors d'une opération de sauvetage en mer Méditerranée, non loin des côtes libyennes.
©AP Photo/Santi Palacios

C'est le chiffre le plus élevé depuis le début de l'année : près de six mille migrants sur le point de se noyer ont pu être secourus, lundi 3 octobre, au large de la Libye. Neuf de ces naufragés n'ont pas survécu.

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Trois ans jour pour jour après le naufrage de Lampedusa. Le 3 octobre 2013, une embarcation avait pris feu et coulé tout près de l'île italienne: 366 corps avaient été récupérés. Aujourd'hui, le scénario se répète, à une chose près, et pas des moindres :  cette fois,  les migrants ont eu la vie sauve.
Mais de justesse.

Cette opération de secours est d'une envergure sans précédent, le chiffre est limite affolant. Ils étaient 6055 entassés à bord d'une quarantaine de bateaux, des bateaux de pêche mais surtout des canots pneumatiques, et deux radeaux. Une escouade de désespérés, en route vers un autre continent, une autre vie. Leur périple a pris fin au large des côtes libyennes.

Beaucoup souffrent de brûlures dues au carburant, dont les effets sont redoutables sur la peau quand il est mêlé à l'eau de mer. Deux femmes et un enfant de 8 ans grièvement brûlés doivent être évacués en urgence, rapporte MSF. Mais l'une des deux femmes, enceinte, décède avant l'arrivée de l'hélicoptère.

Des navires militaires italiens et européens ainsi que des bateaux humanitaires comme ceux de Médecins sans Frontières (MSF), SOS Méditerranée, Save the Children, Sea-Eye ou encore l'Astral des Espagnols de ProActiva Open Arms ont participé aux sauvetages.

Dès avant l'aube, plusieurs de ces navires privés sont appelés au secours. 720 migrants, dont 198 mineurs voyageant sans parents, sont serrés sur le pont et dans la cale d'un bateau de pêche de 15 à 20 mètres de long constate un photographe de l'AFP à bord de l'Astral.

Ils étaient sur le point de se noyer. Cela a été un moment horrible. Nicolas Papachrysostomou (MSF)

Le témoignage de Yohann Mucherie, coordinateur de l'équipe de sauvetage de SOS Méditerranée en dit long sur la scène :  "Pendant des heures, à chaque fois que des personnes étaient transbordées du pont vers nos canots de sauvetage, il en sortait autant de la cale. C'était inimaginable !".

Un peu plus loin, le Dignity de MSF vient au secours d'un canot dont de nombreux passagers sont déjà à l'eau. "Ils étaient sur le point de se noyer. Cela a été un moment horrible", raconte dans un communiqué Nicolas Papachrysostomou, coordinateur MSF.

Les garde-côtes n'ont donné aucune précision sur les huit autres décès. Mais les dangers de ces embarcations surchargées sont tels que quelques heures de navigation peuvent être fatales: asphyxie par émanations de carburant ou dans une cale, hypothermie, déshydratation, brûlures...

Un responsable des garde-côtes libyens a indiqué que deux enfants et neuf femmes ont péri lundi lorsqu'une petite embarcation avec à son bord des migrants à destination de l'Italie a chaviré au large des côtes libyennes.

11.400 morts depuis Lampedusa

Cette année plus que les précédentes, les départs de migrants depuis la Libye se font par vagues successives, avec une concentration d'opérations lorsque la mer est calme. Le 30 août, les garde-côtes italiens avaient ainsi compté 6.500 migrants secourus en une journée.

Cette intense activité en mer, après plusieurs semaines de calme relatif, coïncide avec l'anniversaire du naufrage de Lampedusa.

 

Un ours en peluche et quelques fleurs blanches déposés sur le cercueil d'une des victimes du naufrage de Lampedusa, (Italie) le 5 octobre 2013.
Un ours en peluche et quelques fleurs blanches déposés sur le cercueil d'une des victimes du naufrage de Lampedusa, (Italie) le 5 octobre 2013.
©AP Photo/Luca Bruno

Lampedusa, la photo montrant l'alignement de ces cercueils, certains tous petits, surmontés d'ours en peluche, avait à ce moment là précis provoqué une "véritable onde de choc" selon la formule consacrée.

Les images des cercueils alignés avaient poussé l'Italie à lancer la vaste opération de secours Mare Nostrum, qui cédera la place, un an plus tard, à un dispositif européen étoffé peu à peu et auquel s'ajoutent désormais les navires humanitaires privés.

467 000 migrants en Italie

Ces efforts n'ont cependant pas pu empêcher la mer Méditerranée d'engloutir depuis plus de 11.400 migrants, selon le Haut commissariat aux réfugiés (HCR).

En mars 2015, l'Italie a adopté une loi faisant du 3 octobre la "journée nationale de la mémoire et de l'accueil" en hommage à ces migrants décédés. A Lampedusa, 200 jeunes Européens ont accompagné lundi matin des survivants du naufrage et des proches de victimes dans une marche commémorative.

Depuis le terrible naufrage, l'Italie a vu arriver plus de 467.000 migrants, dont 132.000 cette année. Si les Syriens ont représenté jusqu'à un tiers de ces migrants, les nouveaux arrivants viennent désormais d'Afrique subsaharienne.

A partir du printemps 2015, le flux des Syriens s'est en effet déplacé vers la route balkanique, avant d'être stoppé par l'accord signé en mars entre la Turquie et l'Union européenne. Lundi, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a cependant reproché à l'UE de tarder à verser les 3 milliards d'euros prévus.

Parallèlement, l'UE a annoncé être parvenue à un "arrangement" avec l'Afghanistan pour faciliter le retour des Afghans déboutés du droit d'asile.

L'Italie, dont les centres d'accueil sont débordés, souhaite voir ces accords se multiplier, mais répète qu'il est impossible de faire le tri en pleine mer: "Nous ne savons pas s'ils sont réfugiés ou non quand nous les sauvons, mais nous savons que nous devons les sauver", a déclaré à Lampedusa le ministre de l'Intérieur, Angelino Alfano.
Une profession de foi humaniste qui n'inspire guère les autres pays de l'Union Européenne.