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Tueur de Nice : un cas psychiatrique avant tout ?

Mohamed Lahouaiej Bouhlel, un déséquilibré violent et dépressif devenu tueur de masse ?

L'enquête sur Mohamed Lahouaiej Bouhlel avance, et dévoile une personnalité à tendance psychotique, violente et dépressive. Qui était le criminel de masse du 14 juillet dont l'acte terrifiant a pourtant été revendiqué par l'Etat islamique ?

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Pour l'heure, rien n'indique que Mohamed Lahouaiej Bouhlel n'ait été en contact avec des djihadistes de l’État islamique, ni qu'il ait agi au nom d'une croyance religieuse, ou bénéficié d'une quelconque aide extérieure de réseaux islamistes pour commettre son crime. Aucune revendication, aucun drapeau noir au nom de l’État islamique n'ont été trouvés dans le camion qui lui a servi à massacrer la foule réunie à Nice pour le feu d'artifice.

De la même manière, au moment où ces lignes sont écrites, rien à son domicile, dans ses ordinateurs, ne laisse envisager une allégeance à Daesh. Le seul lien entre le groupe terroriste et le tueur de la croisette semble être les vidéos de décapitations visionnées en boucle depuis peu par Mohamed Lahouaiej Bouhlel. Le tueur de Nice buvait beaucoup d'alcool, était violent, fasciné par l'ultra-violence, dépressif et sujet à des crises considérées par un psychiatre comme « psychotiques ». Retour sur le parcours de cet homme de 31 ans, père de trois enfants, en instance de divorce, qui en l'espace d'une dizaine de jours a organisé le deuxième plus grand meurtre de masse de l'histoire contemporaine française.

Un jeune homme violent et psychotique

Mohamed Lahouaiej Bouhlel est né dans la ville de Msaken au sud de Sousse, en Tunisie. Sa famille, les Bouhlel, sont les descendants des fondateurs de la ville, cinq siècles auparavant. C'est une famille respectée, déclarée comme « noble ». Mohamed Lahouaiej Bouhlel a toujours été considéré par ses proches ou ceux qui le fréquentaient comme quelqu'un d'énervé, d'agressif — et depuis l'adolescence — de solitaire. Le père de Mohamed Lahouaiej Bouhlel qui s'est confié au journaliste de Libération qui s'est rendu à Msaken, décrit la personnalité très difficile de son fils : « Il a toujours été un peu brutal. Même enfant, il frappait parfois les autres gamins. A la maison, il a cassé des portes, la télévision. Il m’a même endommagé mon camion deux fois. Tout le monde prenait des précautions avec lui. »

En 2004, le père contacte un psychiatre de Sousse — après que son fils l'eut enfermé avec son épouse dans une pièce — qui les reçoit et prescrit des médicaments pour Mohamed Lahouaiej Bouhlel : du Haldol 1mg, un antipsychotique utilisé dans les cas de schizophrénie, de psychose aigüe avec hallucinations, d'agressivité, de troubles maniaques, ainsi que de l'Elavil, un anti-dépresseur. Le psychiatre, interrogé par le Journal du Dimanche au sujet de cette consultation, indique : « J’ai eu l’impression d’un début de psychose ». En 2007 Mohamed Lahouaiej Bouhlel se marie avec l'une de ses cousines vivant à Nice et quitte la Tunisie.

Un alcoolique solitaire qui battait sa femme

A Nice, Mohamed Lahouaiej Bouhlel obtient une carte de résident, et devient le père de 3 enfants. Les voisins parlent d'un homme violent qui battait sa femme : des mains-courantes ont été déposées ainsi qu'une plainte, qui mènera à la demande de divorce. L'homme était porté sur l'alcool, se comportait "bizarrement" selon les proches de son ex-femme et des voisins. Mohamed Lahouaiej Bouhlel était aussi un séducteur qui pratiquait intensément les salles de musculation et s'arrangeait par ce biais pour y faire des rencontres et tromper sa femme.

Les proches, des membres de sa belle-famille parlent tous "d'un fou", capable d'accès de violence comme lorsqu'il avait frappé sa belle-mère, et qui pouvait "déféquer et uriner dans son appartement". Depuis la séparation, deux ans auparavant, Mohamed Lahouaiej Bouhlel vivait seul dans un autre quartier. Il pratiquait le "Free Fight", un sport de combat où "presque tous les coups sont permis", et les habitants de l'immeuble le craignaient, certains le qualifiant de "bizarre et méchant".

Mohamed Lahouaiej Bouhlel était souvent alcoolisé, et ses crises violentes sont allées dans des extrémités — difficiles à interpréter — comme lorsque au moment de la séparation avec sa femme, "il a déféqué partout, trucidé le nounours de sa fille à coup de poignard" selon les dires d'un ancien voisin, cité par l'AFP.

La crise de trop ?

Les théories sur la" radicalisation expresse", qui se serait opérée "le jour même", ou au moment de la location du camion, du chauffeur-livreur mentalement instable et perturbé psychologiquement depuis de longues années, font l'économie de nombreux aspects importants dans cette affaire tragique du "tueur au camion". Le premier aspect est celui du terme "radicalisation" : peut-on utiliser ce mot pour toute action meurtrière revendiquée par le groupe Etat islamique, même quand l'auteur ne revendique rien pour sa part, et ne fait appel à aucune structure de l'islam radical ?

Peut-on envisager que si Mohamed Lahouaiej Bouhlel a commencé à parler "en bien" de l'Etat islamique - d'un point de vue géopolitique seulement — à des connaissances, quelques semaines avant son forfait, et déclaré arrêter de boire, ce n'était pas une démarche de "radicalisation" — en tant que telle — mais plutôt une suite qu'il donnait à ses crises délirantes et un moyen de parvenir à "matérialiser sa folie suicidaire" ?

Le terrorisme est une démarche politique ou religieuse revendicative, et le tueur de masse du 14 juillet ne semble pas jusque là correspondre à cette définition. Sa personnalité, ses pathologies mentales évoquent plus le crash suicidaire de l'Airbus A320 de la Germanwings par Andreas Lubitz. Le co-pilote s'est suicidé en écrasant l'avion de ligne dont il était aux commandes, emportant dans la mort avec lui les 144 passagers et 6 membres d'équipage.

l'Etat islamique, par sa propagande, sa capacité à attirer les déséquilibrés adeptes d'ultra-violence n'est  pas étranger au massacre commis par Mohamed Lahouaiej Bouhlel. Mais pour autant, les enquêteurs renvoient que l'EI n'est pas le commanditaire de ce meurtre, ne l'a pas organisé, ni planifié, ni même financé. l'EI n'a fait que "récupérer" le massacre, deux jours après. Le seul commanditaire direct du meurtre, semble — jusqu'à preuve du contraire — Mohamed Lahouaiej Bouhlel lui-même… et sa folie de violence suicidaire.

Le terrible parcours de mort du déséquilibré ne pourrait donc bien être que la "crise de trop", et rien d'autre. Ce qui n'enlève rien à la terreur et la souffrance extrême que ce massacre a créé, mais pose également d'autres questions que celle du terrorisme, notamment celles des politiques sanitaires et sociales françaises.