Lina Ben Mhenni : "La Tunisie n'est pas un exemple à suivre"

Des familles de victimes de la révolution de 2011 manifestent le 14 janvier 2016, cinq ans après la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali.  
Des familles de victimes de la révolution de 2011 manifestent le 14 janvier 2016, cinq ans après la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali.  
© Lina Ben Mhenni

Le 14 janvier 2011, le président tunisien Ben Ali quittait le pouvoir dans un pays en pleine révolution. Cinq ans après, tout reste à faire pour certains Tunisiens, malgré une amorce de transition démocratique. Entretien avec la cyberdissidente Lina Ben Mhenni, l'un des visages emblématiques de la révolution de 2011.

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Lina Ben Mhenni, alias A Tunisian Girl sur Internet, blogue depuis l'adolescence. Fin 2010, lorsque la révolution tunisienne éclate après l'auto-immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, Lina Ben Mhenni, alors professeure d'anglais de 27 ans, est l'une des premières à rapporter ce qu'il se passe dans son pays. Et devient l'une des principale opposante au régime de Ben Ali.

Menacée de mort, elle continue tout de même de lutter, même après la révolution. Car pour la blogueuse, le pays est encore loin d'offrir ce qu'espéraient les Tunisiens lors du soulèvement en 2011 : liberté, justice, démocratie, emploi. 

Lina Ben Mhenni partage avec TV5MONDE ses déceptions et ses espoirs pour l'avenir du pays.

TV5MONDE : Où étiez-vous et que faisiez-vous le 14 janvier 2011 ? 

Lina Ben Mhenni : En 2011, j'étais exactement où je suis aujourd'hui, sur l'avenue emblématique Habib-Bourguiba de Tunis. C'est là où nous avions manifesté et crié le fameux slogan "Ben Ali dégage !". Cinq ans après, je marche aux côtés des familles de victimes de la révolution, toujours en attente de réparation et justice.

Depuis le départ de Ben Ali, la Tunisie est-elle devenue ce à quoi vous aspiriez pour votre pays ?

L.B.M : Malheureusement non. Les manifestations et les divisions sont très nombreuses dans le pays. Quand les Tunisiens se sont soulevés, c'était pour obtenir des emplois et demander plus de liberté et de dignité. Rien de tout ça existe, contrairement à ce qu'on laisse supposer.
Je ne pense donc pas que la Tunisie soit un exemple à suivre. Pour moi, lorsqu'on fait une révolution, c'est pour améliorer la situation. Je ne souhaite faire aucune comparaison avec la Libye, la Syrie ou un autre pays. En Tunisie aujourd'hui, ce n'est que restriction économique et sociale. Il y a encore un ou deux ans, je disais qu'on avait réussi à gagner une certaine liberté, notamment la liberté d'expression, en faisant tomber la barrière de la peur. Même cette avancée est désormais largement menacée.  
 
La blogueuse et journaliste tunisienne Lina Ben Mhenni, via son blog <em>A Tunisian Girl</em> (une fille tunisienne en français)
La blogueuse et journaliste tunisienne Lina Ben Mhenni, via son blog A Tunisian Girl (une fille tunisienne en français)
© Lina Ben Mhenni
Qu'est devenue la communauté de blogueurs activistes de la révolution ?

L.B.M : La communauté de blogueurs qui a résisté à la dictature de Ben Ali n'existe plus. Entre ceux qui ont abandonné, ceux qui ont rejoint des partis politiques, ceux qui ont préféré travailler pour la société civile, hors cyberactivisme.
On entend souvent parler de blogueurs tunisiens mais ce sont essentiellement de nouveaux blogueurs qui travaillent pour des partis politiques ou par intérêt personnel et matériel. La division dans la blogosphère tunisienne reflète bien celle dans la société actuelle. Avant, nous avions un ennemi commun. Maintenant, il y a un grand conflit d'intérêt entre les Tunisiens eux-mêmes. 

Selon vous, l'expression "Printemps arabe" évoque-t-elle le mieux les événements de 2011 ?

L.B.M : Que ce soit"Printemps arabe" ou "révolution du Jasmin", les Tunisiens ne se retrouvent pas forcément dans ces expressions. Pour ma part, je préfère "révolution de dignité" ou "soulèvement arabe". Je pense qu'on s'est précipités en parlant de "Printemps arabe". On ne peut pas mettre tous les pays dans le même panier. Ils n'ont pas les mêmes données géographiques, ni politiques ou stratégiques.
 
Willis, chat espiègle, est l'un des autres visages de la révolution tunisienne de 2011.


Que reste-t-il à accomplir pour que la Tunisie soit un réel modèle à vos yeux ?

Lina Ben Mhenni : Le plus important reste à faire. C'est vrai que la nouvelle Constitution de 2014 garantit relativement les droits humains, la liberté d'expression et artistique, l'égalité entre hommes et femmes. Mais cela reste de l'encre sur du papier. Par exemple, on se réfère encore à l'ancien code pénal pour ce qui est de la justice. Cela pose de nombreux problèmes.
Par ailleurs, malgré des élections transparentes en 2014,  la situation politique n'est pas stable. Quand les Tunisiens ont voté pour le parti au pouvoir Nidaa Tounes, ce n'était pas par conviction mais pour se débarrasser des islamistes. 
Aujourd'hui, Nidaa Tounes s'est divisé et la partie proche de Béji Caïd Essebsi a fait alliance avec Ennahdha (parti islamo-conservateur). Leurs électeurs se sont sentis trahis. 
Et nous avons ce nouveau problème : le terrorisme. Il faut le combattre, mais cela ne peut pas uniquement se résumer à une question sécuritaire. S'il y a du terrorisme aujourd'hui, c'est avant tout parce que le système éducatif tunisien a été détruit. Certains Tunisiens sont facilement manipulables, il ne maîtrisent pas forcément les enjeux. D'autre part, la pauvreté, la marginalisation et la répression ne peuvent que contribuer à la montée de l'extrémisme et du terrorisme. 

Le slogan "Impossible n'est pas Tunisien"  de 2011 est-il encore possible ?

L.B.M : Personnellement, j'y crois encore parce que je suis toujours impressionnée par les Tunisiens qui, jeunes et moins jeunes, continuent d'espérer et de dénoncer ce qu'il se passe dans leur pays. Et parce que peut-être qu'un jour, une nouvelle révolution mènera à de vrais changements.