Tunisie : Démocratie en chantier

Heykel Djerbi, Ramla Jaber, Eric Soulier, Chiraz Latiri - photo fhimt.com<br/>
Heykel Djerbi, Ramla Jaber, Eric Soulier, Chiraz Latiri - photo fhimt.com

Révolution, transition et mutation. Tout est dans l'intitulé du 4M Tunis qui s'est déroulé les 12 et 13 janvier, un an après la fuite de Ben Ali. Deux jours de conférences et de débats d'une richesse et d'une qualité incontestable.

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Il y avait tout ce que la sphère internet compte comme acteurs incontournables qui ont travaillé à la réussite de la révolution tunisienne grâce au réseau mondial. La Tunisie, un an après le départ de Ben Ali et 3 mois à peine après l'élection de l'assemblée constituante continue de chercher à construire sa démocratie ou plutôt à en inventer les nouveaux contours : la chute du régime dictatorial a libéré un maximum de formes d'expressions et avec elle de nouveaux canaux d'information. Des journalistes (dont quelques célébrités comme Edwy Plenel, Pierre Haski ou Francis Pisani), hacktivistes, hackers, info-hackers français ont donc échangé leurs expériences et leurs points de vue avec les éditorialistes, blogueurs, journalistes, militants, journalistes-citoyens ou juristes tunisiens durant ces 48 heures d'une rare intensité.


Pierre Haski, directeur de Rue89
Pierre Haski, directeur de Rue89
L'information en Tunisie : un enjeu crucial 

Le 4ème pouvoir n'a jamais aussi bien porté son nom que dans la Tunisie post Ben Ali : la soif d'information et d'expression est immense, la créativité qui l'accompagne est sans commune mesure : le réseau social Facebook, acteur majeur de la révolution est désormais le média central du pays et ses membres renvoient quotidiennement  les moindres événements qui font l'actualité. Le politique est désormais tellement attentif au réseau social qu'un ministre a récemment posté un discours vidéo sur Facebook au lieu d'aller à la télévision ! Mais l'emballement pour ces nouvelles formes d'information n'est pas sans risques et les "dérapages numériques" ont été l'objet de plusieurs débats qui permettent de mieux comprendre les enjeux actuels : le journalisme-citoyen est un élément de réflexion important, et s'il est le symbole d'une jeunesse qui a permis à la révolution de se faire au nez et à la barbe des médias traditionnels (à la solde du pouvoir), puis de continuer à faire vivre l'espace démocratique à travers Internet, il est encore pour beaucoup un journalisme d'opinion qui mérite d'aller vers des pratiques plus factuelles : le reportage reste encore une pratique confidentielle, la rumeur et la diffamation l'emportent parfois sur l'information concrète. 


Le journalisme post-révolutionnaire : Point de vue d'Edwy Plenel, directeur de la publication du site d'information Mediapart.

Tunisie : Démocratie en chantier

Un espace d'expression qui reste à organiser

Des questions nombreuses se posent sur la régulation des médias tunisiens, le "contrôle de l'opinion", et pour l'heure, le code de la presse voté par la constituante, mal écrit et fait dans l'urgence n'offre que quelques amendes peu élevées en cas d'insultes. La libre expression est un exercice encore mal géré, peu maîtrisé en Tunisie mais qui ne demande qu'à apprendre et progresser. La presse tunisienne, qu'elle soit sur le réseau ou non n'est pas encore libérée des habitudes anciennes : bon nombre d'acteurs de l'information parlent d'auto-censure issue des années ben Ali. Une récente nomination d'anciens du RDC (parti de Ben Ali) par le gouvernement aux postes-clés des  rédactions des grands médias nationaux a provoqué une levée de boucliers. Le gouvernement a dû reculer.

Tunisie 2.0 : une démocratie qui pourrait libérer ses données et sa gouvernance ? 

Les journaux web et la communauté des hackers tunisiens accompagnent aujourd'hui le projet "OpenGov" qui pourrait se résumer à ces quelques mots : transparence et contribution citoyenne. L'"OpenGov", ou gouvernement ouvert, est le projet le plus ambitieux de l'après révolution. Il est une nouvelle forme de démocratie basée sur le principe de l'Open source : le projet "OpenGov" permettrait à chacun (citoyens, associations, entreprises) d'accéder aux documents, données, éléments des administrations, les utiliser librement et gratuitement, s’il était mis en œuvre. Une démocratie numérique, participative, collaborative est possible en Tunisie et ceux qui la désirent, travaillent à sa promotion quotidiennement : un livre blanc est en cours de réalisation, une vidéo explicative, une sensibilisation auprès des parlementaires au concept d’open-data (les données des administrations au format libre et directement exploitables, gratuites, directement accessibles), et ses promoteurs appellent l’assemblée à inscrire dans la constitution les principes de l’open-data et de l’open-gouvernance. 

Des craintes et des manques encore présents

Si la vitalité démocratique et médiatique tunisienne actuelle est réelle, il n’en reste pas moins de nombreux points d’ombre, points que les acteurs du colloque n’ont pas manqué de rappeler. La langue fait partie des enjeux importants : l’arabe littéraire doit être plus utilisé et surtout l’arabe tunisien afin de toucher le plus grand nombre d’internautes. Les rumeurs, très présentes sur le réseau social Facebook doivent être «chassées» (des projets en ligne sont en cours pour aider à déterminer les vraies et fausses rumeurs du réseau). La connexion au réseau doit encore être plus importante (surtout dans les régions au delà de Tunis) ainsi que la formation du plus grand nombre aux technologies de l’information. Les modèles économiques peinent à se constituer en dehors des financements par la publicité, l’accès aux outils bancaires comme les cartes de paiement étant encore trop peu généralisé. Les polémiques restent présentes au sein des médias numériques : le passage à une information factuelle, à la fois citoyenne et professionnels est central pour permettre à un véritable journalisme d’information de se déployer à travers le pays.
L’ombre de la censure gouvernementale plane encore en Tunisie, les anciennes structures administratives et techniques du régime de Ben Ali, comme l’Agence Tunisienne de l’Internet (ATI, unique au monde dans sa capacité à centraliser intégralement le trafic du réseau en un seul point) sont toujours en place. Le parti islamiste Ennahda demande par exemple de ne plus communiquer les procès verbaux de l’assemblée et la cour de cassation rendra son verdict début février pour la demande de filtrage d’Internet effectuée par un groupe de citoyens désireux de protéger les internautes de la pornographie. Ces volontés inquiètent les défenseurs de la neutralité du réseau : filtrer la pornographie par mesure gouvernementale serait le début d’un retour à la censure, celle d’#Ammar404, comme l’explique le site d’information nawaat.org , alors que des solutions de listes de filtrages choisies par les internautes localement (contrôle parental sur les ordinateurs des internautes par eux-même) peuvent se mettre en place, accompagnées par les fournisseurs d’accès internet.
La Tunisie est en mutation, elle invente une nouvelle forme de démocratie, cherche ses repères démocratiques. L’espoir d’une société ouverte, d’une gouvernance transparente, d’une information libre est énorme et le premier pays révolutionnaire moderne du monde arabe pourrait devenir, s’il continue sur la voie qu’il s’est tracée un modèle : pas seulement pour cette partie du monde mais pour l’ensemble des démocraties. 

Le 4MTunis était organisé par Canal France International (CFI),  l’Association Tunisienne des Libertés Numériques (ATLN) et Tunisia live.