Tunisie : vers une renaissance du tourisme ?

Plage dans la zone touristique de Bekalta, près de Sousse, en Tunisie
Plage dans la zone touristique de Bekalta, près de Sousse, en Tunisie
© Wikimedia Commons / Habib M’henni 

Les attentats en 2015 ont mis à genoux le secteur du tourisme en Tunisie, vital pour le pays. Quelques signaux positifs laissent pourtant entrevoir une lente reprise de la fréquentation touristique pour l’année 2017. Analyse.

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Les touristes sont-ils de retour en Tunisie ? Nejib Guermazi, à la tête d’une agence de voyage sur la région de Sfax-Monastir veut y croire, après deux années très difficiles pour toute l’économie du tourisme dans le pays. «Nous ne pouvons pas tomber plus bas !  2015 et 2016 ont été vraie débandade ! De nombreux hôtels ont fermé. Les artisans qui dépendent de la clientèle étrangère ont du mal à survivre », explique ce professionnel du tourisme. 

A Monastir, haut lieu du tourisme tunisien, une trentaine d’hôtels a fermé depuis 2015. « Mais depuis quelques semaines, je note le retour des occidentaux sur la région. On entend à nouveau parler français dans les hôtels. Ils sont encore peu nombreux mais certains reviennent», décrit le fondateur de l’agence Aicha Voyages.

Les Français de retour en Tunisie ? 

Les premiers chiffres de la fréquentation touristique en ce début d’année semblent confirmer cette première impression. Le mois de janvier affiche une croissance de 29 pour cent des entrées des Français sur le territoire tunisien, et une hausse globale de 10,5 pour cent pour tous les étrangers. Wahida Jaiet, directrice de l’Office national du tourisme tunisien en France se veut plus précise : « sur une période allant du premier janvier 2017 au 20 février 2017, nous avons enregistré sur la France une hausse  de 38 pour cent des réservations. Pour les Européens, cette augmentation est de l’ordre de 20 pour cent ».

Un hôtel sur l'île de Djerba
Un hôtel sur l'île de Djerba
© Wikimedia Commons

Cette représentante du Ministère tunisien du Tourisme se montre cependant encore prudente. « Ces chiffres couvrent une période très courte. Et cette nouvelle croissance ne constitue en aucun cas un réel rattrapage des précédents niveaux de fréquentation touristique dans le pays. En 2014, nous avions enregistré un peu plus de 720 000 touristes français. Ils n’étaient plus que 400 000 en 2016 », rappelle-t-elle.

Cinq millions de touristes en 2015

Avant de la révolution du Jasmin, 1,4 millions de Français s’étaient rendus en Tunisie. Nous étions alors en 2010 et le pays accueillait alors plus de 7 millions de touristes étrangers. Cinq ans plus tard, en 2015, il n'en accueillait plus que 5 millions, soit une chute de 2 millions du nombre de touristes étrangers.  « L’instabilité politique au lendemain de la révolution, les attentats du musée du Bardo et de la plage de Sousse en 2015 nous ont été fatales. Le regard sur la Tunisie et les pays musulmans a également changé en France au lendemain des attentats de Paris et de Nice en 2015 et 2016 », analyse Wahida Jaiet.

 Le gouvernement a renforcé les mesures de sécurité. Chaque hôtel est pourvu d’un détecteur de métaux.  

Wahida Jaiet, responsable du Ministère tunisien du tourisme

Des efforts ont été entrepris pour rassurer la future clientèle française et plus largement européenne. « Le gouvernement a renforcé les mesures de sécurité. Chaque hôtel est pourvu d’un détecteur de métaux. Les fouilles à l’entrée des complexes hôteliers ressemblent désormais à ce qui se pratique dans les aéroports », note la représentante du Ministère tunisien du Tourisme. « Le pays est plus stable politiquement avec à la tête de son gouvernement un premier ministre jeune, Youssef Chahed, apprécié des milieux économiques. L’image du pays est en train de changer, petit à petit. Les chancelleries européennes, notamment, révisent leurs jugement sur la situation sécuritaire en Tunisie. »

Dans une note publiée le 23 février, le Ministère belge des Affaires étrangères a en effet décidé de lever l’interdiction pour ses ressortissants de voyager dans certaines régions du pays. Les touristes belges peuvent se rendre à nouveau sur l'axe côtier Monastir-Bizerte, là où se trouvent les infrastructures touristiques. Dans la foulée de cette décision, les voyagistes Tui et Thomas Cook ont décidé de reprendre leurs vols, depuis Bruxelles vers la Tunisie, respectivement à partir des 31 mars et 8 avril prochains. 
Autre signe de l'embellie, le 6 octobre dernier, le port de La Goulette enregistrait l’arrivée d’un paquebot rempli de touristes allemands. Une première depuis l’attentat du musée du Bardo, survenu en mars 2015. 

Arrivée de touristes au port de La Goulette, près de Tunis
Arrivée de touristes au port de La Goulette, près de Tunis
© Wikimedia Commons

Enjeu du tourisme tunisien : 480 000 emplois

L’enjeu est énorme. Le tourisme fait vivre plus de 15 pour cent de la population active et constitue l'une des principales rentrées de devises étrangères pour la Tunisie. Selon la Banque mondiale, plus de 480 000 emplois dépendent directement ou indirectement du secteur. Les structures hôtelières qui ne sont pas tombées en faillite, ont essentiellement survécu grâce à la présence des touristes algériens, peu sensibles aux attentats.

Les Russes ont déserté la Turquie suite aux tensions entre Ankara et Moscou. Ils se sont repliés sur la Tunisie.

Jean-Yves Moisseron, chercheur en économie à l'IRD

Autre présence touristique qui a servie de béquille au pays: l’arrivée de quelques 600 000 Russes selon Jean-Yves Moisseron, chercheur en économie à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). « Les Russes ont déserté la Turquie suite aux tensions entre Ankara et Moscou. Ils se sont repliés sur la Tunisie. Une grande partie de cette cliente recherche le soleil et la plage à des prix bas. L’offre tunisienne a répondu à cette demande mais cela encore reste insuffisant pour compenser le départ des Français et des Européens qui sont toujours attendus », estime-t-il.

Selon l’économiste, spécialiste des question de développement, le pays doit surtout refonder son offre touristique, jugée médiocre. La perte de plus de deux millions de touristes étrangers depuis la révolution du Jasmin n’est pas seulement liée aux questions sécuritaires et politiques. Certaines difficultés du tourisme tunisien sont structurelles. « Les hôteliers sont trop dépendants des tours opérateurs, qui en cas d’attentat, n’hésitent pas à annuler du jour au lendemain des réservations pour diriger leurs clientèles vers d’autres destinations. La Tunisie a misé sur le tourisme de masse. Les prestations en terme de service et d’hébergement restent encore très médiocres », estime l’économiste. « Contrairement au Maroc, le pays n’a pas su. Le secteur touristique tunisien doit monter en gamme. »

Vers une montée en gamme du tourisme tunisien?

A charge pour les autorités tunisiennes et les professionnels du secteur de repenser la conception acteulle du tourisme en Tunisie pour l'orienter vers un tourisme plus haut de gamme, plus axé sur le patrimoine, l'histoire et la culture du pays. « Une grande partie de la clientèle touristique française et européenne cherche peut être désormais autre chose que simplement la boîte de nuit, la plage ou le soleil. Contrairement à ce qui se fait au Maroc, le pays n’a pas réussi à valoriser son patrimoine ou sa gastronomie »ajoute Jean-Yves Moisseron. « Le potentiel est pourtant là. Djerba et Sousse sont des lieux dont la richesse historique et culturelle pourraient être d’avantage valorisées. »

De plus, en générant des revenus plus conséquents, une telle évolution vers un tourisme plus haut de gamme pourrait permettre à cette économie de mieux résister financièrement en cas d’attentat... Le Ministère tunisien du Tourisme, par la voix de Wahida Jaiet, en convient : « Nos offres touristiques doivent être d’avantage diversifiées. Cette transformation est désormais possible. Le pays est stable politiquement et la situation sécuritaire s’est améliorée ». Nejib Guerzami, voyagiste à Sfax espère  pour sa part un retour massif des touristes européens dans sa région pour cette été. « Le sud du pays dépend presque entièrement du tourisme. Le retour des  Européens est vital pour nous ».