Turquie : entre la base et les dirigeants de l'AKP, la rupture ?

Arrivée du président turc Recep Tayyip Erdogan à son bureau de vote d'Istanbul, ce dimanche 16 avril 2017.
Arrivée du président turc Recep Tayyip Erdogan à son bureau de vote d'Istanbul, ce dimanche 16 avril 2017.
©AP/Emrah Gurel

Ce dimanche, les Turcs votent pour ou contre le régime présidentiel voulu par Recep Tayyip Erdogan. Jusqu’au dernier moment, le chef de l’Etat s’efforce de convaincre sa base. Une situation inédite pour lui.

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Sur une place du centre d’Istanbul, à un passage piéton des rives du Bosphore, deux camionnettes blanches vibrent à tour de rôle sous le vacarme des haut-parleurs. L’une arbore la photo d’une fillette aux cheveux tressés et ce court slogan : "Pour mon avenir, (dites) non." Sur l’autre véhicule, le visage du premier ministre, Binali Yildirim, accolé à ces mots : "La nation pour toujours, notre décision est oui."

"Oui pour que la Turquie avance, pour qu’elle triomphe du terrorisme, pour qu’elle ne soit plus dépendante des pays étrangers, pour qu’on fabrique nos propres tanks et nos propres avions. Pour tout cela, il faut un leader fort, notre président Recep Tayyip Erdogan !", s’exclame Ihsan Oguz, militant du Parti de la justice et du développement (AKP). Durant les derniers jours de campagne sur la réforme constitutionnelle instaurant un régime présidentiel, l’homme est resté confiant. "Je prédis une victoire à 58-61%" au référendum de dimanche, sourit-il dans sa barbe grise.

"Sûrs de l'emporter"

A peine cinq mètres en face, la camionnette du non reçoit la visite d’une députée du Parti républicain du peuple (CHP), principale formation de l’opposition turque. "Nous sommes sûrs de l’emporter, malgré le soutien de l’Etat et des médias à la campagne du oui, annonce Didem Engin. Beaucoup d’électeurs qui ont toujours soutenu l’AKP m’ont confié vouloir voter non."

En réalité, une seule chose est sûre, que tous les sondeurs reconnaissent: même s’il l’emporte ce 16 avril, même avec quelques points d’avance, Recep Tayyip Erdogan aura eu du mal à convaincre jusque tard dans la campagne. "Il avait fait un calcul: aux législatives de novembre 2015, l’AKP et le MHP (parti ultranationaliste, qui a préparé la réforme avec le parti au pouvoir, ndlr) avaient récolté 61,5% des votes, dont 49,5% pour l’AKP. La victoire semblait donc facile", souligne le politologue Ahmet Insel.

Pourtant, à quelques semaines du vote, 10% des électeurs du président se disaient encore indécis. Si leur nombre semble diminuer à l’approche du 16 avril – "sous l’effet du battage médiatique et de l’implication d’Erdogan dans la campagne, le oui augmente chaque jour qui passe", affirme le sondeur Murat Gezici, de bonne réputation –, cette campagne plus dure qu’attendu a surpris le chef de l’Etat.

Non pas qu’il ait sous-estimé la vigueur de l’opposition, qui présente ce projet comme un arrêt de mort de la démocratie – ou de ce qu’il en reste. La surprise est ailleurs. Chez les ultranationalistes, dont près de la moitié s’apprêterait à voter non, transgressant la ligne d’un parti réputé pour sa discipline et son obéissance au chef. Ensuite, et surtout, l’homme fort de Turquie a mal anticipé les réticences et la méfiance au sein de son électorat – ces fameux indécis, source de sa fébrilité et clé du scrutin de dimanche.

Flottement inédit

Selon le politologue Ahmet Insel, plusieurs facteurs expliquent ce flottement inédit chez les partisans de l’AKP. "Certains se posent des questions. Pourquoi vouloir plus de pouvoirs alors qu’ils les ont déjà tous ? La concentration des pouvoirs dans les mains d’une personne n’a pas bonne réputation en Turquie, qui a connu une longue période de parti unique et des juntes militaires, commente Ahmet Insel. Deuxième question: que se passera-t-il si ce régime sans contre-pouvoir tombe dans les mains d’un autre qu’Erdogan ? Ses électeurs ont peur de tout perdre."

Les doutes assaillent aussi des députés et des élus locaux de l’AKP, «tant le régime proposé menace les rapports clientélistes sur lequel ce parti est fondé», analyse Ahmet Insel. Qui explique : "Si le projet est adopté, toutes les décisions passeront par le palais présidentiel. Les cadres locaux de l’AKP sentent que ce régime, où Erdogan et sa base se retrouveront face-à-face, vide le parti de son sens. Les cadres deviendront de simples relais du président." Dernière source d’hésitation: celle des soutiens de l’AKP venus de la droite libérale, que le discours isolationniste et anti-européen du leader turc effraie.

Image caricaturale d’Erdogan en Occident

"Quoi qu’il advienne le 16 avril, c’est la première fois qu’on a vu de telles divergences entre la base de l’AKP et ses dirigeants", constate Vahap Coskun, enseignant à l’université Dicle de Diyarbakir. Pour autant, ce chercheur ne s’en étonne pas, lui qui estime exagérée l’image de Recep Tayyip Erdogan – "en particulier en Occident" – comme celle d’un leader tout-puissant, auquel ses fidèles obéiraient aveuglément : "La réalité est qu’en Turquie comme ailleurs, lorsqu’un dirigeant propose quelque chose, il doit convaincre ses électeurs du bien-fondé de son projet."

Taner Koçak, un publicitaire proche du parti pro-kurde HDP, dont 13 députés et des centaines de membres sont emprisonnés, garde espoir. Sans pour autant se faire d’illusions : "Que le oui ou le non l’emporte, le régime répressif continuera, soupire-t-il. Si le non l’emporte, nous aurons ouvert une brèche dans ce régime. Si le oui l’emporte, le plus dur pour l’opposition sera de ne pas se démoraliser complètement."


► Retrouvez l'intégralité de l'article de Anna Andlauer sur le site Le Temps