Turquie : Erdogan dans la tourmente

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan ©AFP
Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan ©AFP

Depuis quelques jours circulent sur Internet des écoutes téléphoniques mettant directement en cause le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, dans une affaire de corruption. A un mois des élections municipales, cet enregistrement, dont l'authenticité n'est pas confirmée, pourrait affaiblir le parti islamo-conservateur de l’AKP. Entretien avec Dorothée Schmid, chercheuse spécialiste de la Turquie à l'Institut français des relations internationales (IFRI).

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La diffusion de ces écoutes pourrait-elle porter un coup fatal au Premier ministre Erdogan ?

L’étau est clairement en train de se resserrer sur lui. Mais, pour l’heure, nous ne sommes pas sûrs de l’authenticité de l’enregistrement. S’il est avéré que le Premier ministre est impliqué dans un scandale de corruption de grande ampleur et qu’il a tout fait pour étouffer les preuves, il perdra toute légitimité politique et aura beaucoup de mal à justifier son maintien au pouvoir.

Cette affaire va-t-elle avoir des répercussions sur les élections municipales du 30 mars prochain?

Si Erdogan arrive à démontrer qu’il s’agit d’un faux enregistrement grossier, son parti marquera des points. Ou, du moins, il n’en perdra pas. En revanche, si les écoutes sont authentifiées, son parti en pâtira. Une partie de l’électorat de l’AKP pourrait se tourner vers les kémalistes ou les nationalistes du MHP, notamment l’électorat un peu centriste qui ne votait pas pour l’AKP par conviction.
Cependant, l’AKP est un parti très bien implanté localement et qui sait très bien faire campagne. Pour l’heure, il est le seul capable de gagner les élections.

L’autre élément qui pourrait faire perdre des voix importantes à Erdogan, serait les prémisses d’une crise économique. L’AKP doit beaucoup sa popularité à son bon bilan économique. Or si la livre turque continue de dévisser et les capitaux de se retirer, cela pourrait avoir des conséquences sur le scrutin. (La Commission européenne vient de réduire les prévisions de croissance de la Turquie de 0,5% pour 2014 et de 0,8% pour 2015, ndlr)
Par ailleurs, même si l’AKP baisse dans les sondages, il n’y a personne en face pour les remplacer.

Personne ?

L’opposition a été incapable de capitaliser sur l’énorme mobilisation de Taksim. Elle se compose de partis divisés sans véritable programme politique. En fait, l’alternative, aujourd’hui, c’est la société civile. Il faudrait que des candidats indépendants, issus de cette société civile, se présentent aux élections municipales.
 

Place Taksim à Istanbul, juin 2013 ©AFP
Place Taksim à Istanbul, juin 2013 ©AFP
Nous acheminons-nous vers un deuxième Taksim ?

Je ne sais pas si l’on va assister à des mobilisations aussi importantes qu'au printemps 2013 mais c’est possible. Jusque là il n’y a pas trop de mobilisation à part quelques manifestations à Istanbul, plutôt violentes. Mais cela pourrait évoluer. Il faudra notamment surveiller ce qui se passe en pays kurde.
Je pense que pour l’heure les Turcs ont un peu peur de la violence politique qu’ils sentent monter. Jusqu’à présent, ce qui les tient à l’écart de la rue c’est l’idée qu’ils vont bientôt voter et donc pouvoir s’exprimer. Mais il est possible que le niveau d’exaspération monte avant même les élections. Si d'une part, ils ont l’impression que l’élection se passe dans de mauvaises conditions et que le dès sont pipés. Et si d'autre part, l'AKP fait passer des lois qui restreignent beaucoup la liberté d’expression comme la loi sur Internet.
Enfin, si Erdogan use de moyens trop grossiers pour contrôler l’enquête judiciaire sur les écoutes, et se protéger, la contestation pourrait descendre dans la rue.

L’AKP peut-il résister sans Erdogan ?

L’AKP peut résister mais il ne sera plus la machine de guerre qu’il est actuellement avec Erdogan. Il n’y a pas d’alternative au sein de l’AKP. Dans son parti, il reste « le boss ». Et même si certains s’inquiètent de sa dérive autoritaire ils ne peuvent rien faire sans lui.
Si Erdogan disparaît, l’AKP peut se diluer en différentes sous-factions et on reviendra à un paysage politique de coalitions vraiment improbables. 

La guerre fratricide qui oppose actuellement Erdogan à la confrérie musulmane de Fethullah Gülen peut-elle changer le paysage politique national ?

La confrérie n’est pas une réserve de voix mais un réseau, une influence qui peut jouer de façon négative sur la popularité de l’AKP. Dans ce combat, ils s’affaiblissent mutuellement. Néanmoins, l’AKP a un contrôle d’Etat. Ses membres sont plus nombreux, plus puissants, et, jusqu’à présent, ils ont la légitimité politique avec le vote. Ils ont donc la possibilité de déplacer les fonctionnaires et de faire pas mal « d’ingénierie bureaucratique ».

Comment s’annonce la suite de la campagne ?

Pour le moment, Erdogan se jette dans la bataille en polarisant au maximum le paysage. Afin de voir qui sont ses réels soutiens, il personnalise le pouvoir à outrance. Hier, il accusait « les crapules de Taksim ». Aujourd’hui, il joue la rhétorique du complot et s’attaque à la confrérie car il considère qu’il a la majorité avec lui. La prochaine élection permettra de compter ses vrais partisans.

Ce qui est sûr c’est que depuis le 17 décembre dernier, on sent bien que la campagne va être très sale. Les coups vont pleuvoir de toutes parts. Même si la Turquie sort de dix ans de stabilité, tous les vieux réflexes politiques n’ont pas disparu. N’oublions pas que par le passé de nombreux scandales sont sortis en période électorale avec des écoutes, des enregistrements, des sextapes (vidéos compromettantes, ndlr)… Ce n’est pas prêt de s’arrêter.