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Turquie-Europe : échange migrants contre la fin des visas

Le long de l'Evros, le fleuve qui matérialise la frontière entre la Bulgarie et la Turquie (@villemagne.net)
Le long de l'Evros, le fleuve qui matérialise la frontière entre la Bulgarie et la Turquie (@villemagne.net)

Ce mercredi 18 décembre est la Journée mondiale des migrants. Depuis le drame de Lampedusa, le 3 octobre 2013, l'Europe fait passer l'immigration illégale en tête de son agenda. Avec la Turquie, après des années de blocage du dialogue, elle vient de conclure un accord pour le moins pragmatique : la levée des visas pour les ressortissants turcs contre la "réadmission" en Turquie des migrants illégaux ayant transité par son territoire. Contexte et enjeux avec Ingeborg Graessle, députée européenne, et Didier Billion, spécialiste de la Turquie à l'IRIS.

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Une nuit d'octobre en rase campagne, entre Turquie et Bulgarie, non loin d'Elhovo et Svilengrad. Côté européen, une simple patrouille pour surveiller les mouvements de réfugiés - chaque jour, une cinquantaine de migrants, majoritairement syriens, franchissent la frontière illégalement pour demander asile en Europe. Ni barrière ni points de contrôle, mais des caméras infrarouges probablement, installées avec l'aide de l'agence Frontex, pour détecter les mouvements humains.
 
En mission en Bulgarie pour étudier la contrebande de cigarettes, mais aussi les infrastructures pour les réfugiés, Ingebord Graessle a voulu voir. Les yeux rivés sur l'écran, à plusieurs kilomètres de la caméra, elle distingue trois ombres qui avancent furtivement sous les yeux des gardes-frontières turcs. Et puis d'un geste de la main, les hommes en uniforme indiquent aux clandestins la direction de l'Europe, l'invisible ligne de démarcation à franchir pour passer de Turquie en Bulgarie. Et puis les trois silhouettes s'égayent et disparaissent dans la nature.

Selon l'accord signé le 16 décembre 2013, cette scène, d'ici 2016, appartiendra définitivement au passé. Les gardes-frontières turcs n'encourageront plus les migrants illégaux à franchir cette frontière de 259 km, puisque la Turquie s'est engagée à "réadmettre" les clandestins qui ont transité sur son territoire si leur demande d'asile est refusée. Or dans une zone de 20 km au-delà de la frontière, la procédure d'asile sera simplifiée : les candidats à l'immigration auront 3 jours pour déposer une demande d'asile et 5 pour rebrousser chemin en cas de refus.

Directeur-adjoint de l'Institut de Relations internationales et stratégiques
Directeur-adjoint de l'Institut de Relations internationales et stratégiques
Un accord aux relents de mise à l'épreuve pour la Turquie, qui "doit montrer qu'elle le met sérieusement en oeuvre ; c'est indispensable pour sa mise en conformité au droit européen, dans l'avenir," assure Ingebord Graessle. Une forme de "chantage", aussi ?
En son temps, le colonel Kadhafi à la tête de l'Etat lybien n'avait-il pas réclamé 5 milliards d’euros à l’Europe, faute de quoi il menaçait de ne plus faire barrage aux migrants provenant d’Afrique subsaharienne ? "La comparaison serait osé, s'exclame Didier Billion. Car la Turquie est un Etat de droit et que cela fait des années que les Turcs réclament la possibilité de voyager sans visa, ce qui paraît assez naturel." Quant à l'accord de réadmission, il est en négociation depuis 2002.

Deux éléments se sont conjugués pour précipiter les choses : après le drame de Lampedusa, l'agenda européen sur l'immigration s'est accéléré. A cela se sont ajoutées la crise syrienne et les autres turbulences qui agitent le Moyen-Orient - jusqu'à 800 000 Syriens ont trouvé refuge en Turquie et même si une infime partie seulement tente de passer en Europe, c'est un vrai défi. L'Union européenne a toutes les raisons de faire pression pour accélérer le processus. Les négociations entre l'Europe et la Turquie, après avoir piétiné pendant trois ans, ont repris en novembre 2013 avec l'ouverture d'un nouveau chapitre, dénotant une volonté de relance digne de ce nom. Dans ce cadre, certains dossiers sont en passe de se débloquer graduellement. "Il s'agit là d'une solution concrète à un problème concret, même si elle ne réglera pas le problème à long terme, explique Didier Billion. On peut critiquer la 'politique' européenne sur l'immigration illégale et sur la Turquie, mais cet accord ressort plus d'une mesure de fluidification des rapports que d'un chantage."
 

Ingeborg Graessle (CDU), députée européenne et proche d'Angela Merkel<br/>
Ingeborg Graessle (CDU), députée européenne et proche d'Angela Merkel
En première ligne du flux migratoire venant de Turquie, comment la Bulgarie va-t-elle gérer cette nouvelle donne ? Voici encore deux ou trois ans, l'immigration illégale passait principalement par la Grèce. Depuis ce pays a pris des mesures concrètes. La frontière bulgare, elle, reste beaucoup plus perméable et la réadmission des migrants illégaux est potentiellement source de tensions. "Car la Bulgarie n'est pas armée pour gérer les flux d'immigration, ni juridiquement, ni logistiquement, explique Didier Billion. C'est un problème européen, en termes d'hommes et de financement. Bruxelles aura-t-elle la lucidité de suivre ?"

Du côté de l'Union européenne, c'est le règlement de Dublin (2003) qui prévaut : les pays d'entrée doivent gérer eux-mêmes l'hébergement des clandestins, les demandes d'asile et le renvoi des migrants refusés. "La Grèce et la Bulgarie devront prendre leurs responsabilités d'Etats souverains membres de l'Union, en s'assurant que le droit européen est respecté, tranche Ingeborg GraesslerLes autorités bulgares doivent admettre ce que signifie l'appartenance à l'Union. Minées par la corruption, elles sont déjà soumises à une pression permanente pour utiliser les fonds européens à bon escient. En matière de droit, il n'y a pas de demi-mesure, il faut insister, car on touche là au principe même de l'Europe." Si l'Union annonce qu'elle ne va pas gérer la situation à la place de la Grèce et de la Bulgarie, au moins a-t-elle décidé de les y aider : 250 millions d'euros viennent d'être débloqués pour monter un camp de réfugiés en Grèce. Quant à la Bulgarie, elle est la principale bénéficiaire de l'enveloppe européenne de 50 millions d'euros destinée aux "pays les plus exposés". Par ailleurs, Bruxelles a investi 20 millions d'euros dans un système high-tech de surveillance d'une zone critique de 32 kilomètres de part et d'autre de la frontière turco-bulgare.

Tracé du mur entre la Bulgarie et la Turquie (AFP)
Tracé du mur entre la Bulgarie et la Turquie (AFP)
Et si la Bulgarie va au bout de son projet de mur "anti-migration" ? En 2012, Bruxelles avait refusé de financer la construction d'un mur entre la Grèce et la Turquie. Une construction qui avait choqué l'opinion internationale, à commencer par Ingeborg Graessle : "J'ai vu des bouts de ce mur. En tant qu'Allemande, j'ai vécu des années avec un mur et cela me fait très mal de voir cela. Mais c'est à l'Etat concerné de décider et si, je n'approuve pas, je le comprends."

Turquie-Bulgarie : les chiffres de l'immigration clandestine

Dans la province turque d'Edirne, à la frontière de la Grèce et de la Bulgarie, un tiers des 300 000 habitants (selon les autorités turques) sont des migrants en attente de leur passage en Europe.

En 2013, 58 % des migrants illégaux arrêtés à la frontière entre la Turquie et la Bulgarie venaient de Syrie, 8 % venaient de Palestine, 8 % d'Algérie, 5 % du Mali, 4 % d'Irak et 21 % d'autres pays - GGhRwanda, Mali, Ghana, Erythrée...