Turquie : Forum sur la gouvernance de l'Internet au pays de la censure

Manifestation contre la censure gouvernementale d'Internet, à Istanbul en février 2014
Manifestation contre la censure gouvernementale d'Internet, à Istanbul en février 2014

La neuvième édition de l'IGF (Forum sur la gouvernance de l'Internet) aura lieu en Turquie du 2 au 5 septembre. Sous l'égide de l'ONU, cette discussion transversale entre Etats, entreprises et ONG est censée répondre aux grands enjeux du réseau mondial. Paradoxalement, elle va se dérouler dans un pays qui n'est pas franchement "l'ami d'Internet". Etat des lieux des libertés sur la toile turque.

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La Turquie est 154ème sur 180 au classement RSF (Reporters sans frontières, ndlr) de la liberté de la presse : une situation qui devrait questionner sur l'état de la démocratie dans ce pays, mais ne lui pose visiblement aucun problème pour accueillir le gratin de l'Internet afin de discuter "gouvernance" du réseau mondial. L'IGF (Internet Governance Forum, Forum de gouvernance de l'Internet, ndlr) est habitué à ce type de paradoxes, puisque, comme le rappelle RSF, c'est l'Azerbaïdjan qui organisait le forum mondial en 2012, suivi de l'Indonésie en 2013. Ces deux pays ne font pas vraiment partie des très bons élèves du respect de la liberté de la presse : respectivement 160ème et 132ème. Au pays de la gouvernance internet, la liberté d'expression n'est pas reine…

En Turquie, on bloque les sites et on coupe les réseaux sociaux

Recep Tayyip Erdogan, nouveau président de la Turquie et ancien Premier ministre durant les 11 dernières années
Recep Tayyip Erdogan, nouveau président de la Turquie et ancien Premier ministre durant les 11 dernières années
Si le Forum sur la gouvernance de l'Internet n'est pas une organisation formelle, ni un organe de contrôle, elle possède néanmoins un mandat et doit publier ses préconisations. L'un des points forts de ce mandat est la neutralité du net. De façon synthétique, la neutralité du net veut que chacun puisse accéder à Internet de la même manière et puisse profiter du même contenu où qu'il soit sur la planète, sans que le contenu des données qu'il échange puisse être altéré. Cette règle fondamentale pour préserver un réseau mondial cohérent et universel, n'est pourtant pas respectée en Turquie.

Le nouveau président Erdogan, alors qu'il était Premier ministre, a fait voter une loi de censure de l'Internet, fin 2013. Celle-ci permet à la Haute instance des télécommunications de bloquer des sites pour des motifs aussi flous et subjectifs que "la publication de contenus discriminatoires ou insultants à l'égard de la société", et force les internautes à fournir toutes leurs données aux services de Renseignements turcs si ceux-ci l'exigent.

Lors des élections municipales de mars dernier, le Premier ministre turc a fait bloquer le réseau de micro-blogging Twitter ainsi que le réseau de diffusion vidéo Youtube pour empêcher la publication d'articles et de vidéos le mettant en cause dans une affaire de corruption. Un Etat peut-il concilier une bonne gouvernance de l'Internet dans le respect de sa neutralité, tout en censurant le réseau quand bon lui semble ? La réponse est non, mais l'Etat turc qui accueille l'IGF, est pourtant partisan de cette pratique.
 

Türk Telekom achète une solution de surveillance globale

Logo de l'opérateur historique turc de télécommunications Türk Telekom
Logo de l'opérateur historique turc de télécommunications Türk Telekom
L'opérateur historique Türk Telekom a récemment acheté des matériels et systèmes de surveillance réseau à une entreprise américaine, Procera networks. Une dizaine d'associations et d'organisations non gouvernementales turques ont dénoncé cette acquisition des plus illégales (article en anglais, ndlr) par le géant des télécommunications : le système de surveillance et de blocage du réseau acquis par Türk Telekom est basé sur une technologie d'origine française, le DPI (Deep Packet Inspection - Inspection profonde de paquets), utilisée par des dictatures, comme en Libye. Le principe est simple : le système NAVL de Procera Networks est capable de surveiller toutes les communications transitant par le réseau en temps réel. Les organisations de défense d'Internet dénoncent la mise en place de ce système à la "Big Brother" (en référence à la société de la surveillance décrite dans le roman 1984 de Georges Orwell, ndlr) et décrivent précisément ce que Türk Telekom veut mettre en place :

"Türk Telekom sera en mesure de contrôler tous les services de messagerie comme WhatsApp, Lime, Telegram, CoverMe, Google+, Tango, ICQ, la messagerie instantanée, Jabber, Open MMS, Skype et Messenger via des protocoles Internet et les fournisseurs de services. De même, l'accès à des sites comme Spotflux, Hotspot VPN, VPN mobile et Safe Tun, qui étaient déjà interdit par Türk Telekom, sera totalement bloqué, ainsi que les utilisateurs qui auraient pu accéder à ces sites par des fournisseurs de services alternatifs."

L'accès aux VPN (Virtual Private Networks, Réseaux Privés Virtuels) étant le seul moyen de chiffrer les communications pour assurer leur confidentialité, il semble évident que leur blocage par Türk Telekom indique une volonté d'écouter purement et simplement toute la population turque.


Internet : un réseau malmené sur une bonne partie de la planète

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La Turquie, par ses pratiques de censure et de surveillance, a presque rejoint le club des pays "ennemis de l'Internet", comme l'Iran, le Vietnam, la Chine ou la Corée du nord. Un classement international effectué par une organisation américaine, Feedom House, classe les Etats en 3 catégories : de "libre", "partiellement libre" à "non-libre". La Turquie, "partiellement libre", avec une note de 49 sur 100 (100 étant le pire), se situe derrière la Libye, le Maroc ou le Cambodge. Des pays peu réputés pour leur engagement dans la liberté d'expression sur Internet.

Ces constats ne seront visiblement pas effectués lors du Forum sur la gouvernance de l'Internet d'Istanbul, mais Reporter sans frontières viendra tout de même rappeler à ses organisateurs, lors d'une conférence de presse avec Amnesty International, Human Rights Watch, l’Association turque des Journalistes (TGC) et l’Association pour une informatique alternative (Alternatif Bilisim Dernegi) "l’inquiétante dégradation de la liberté de l’information en Turquie". Dans la foulée, l’Association pour une informatique alternative organisera un contre-forum alternatif intitulé malicieusement "Internet Ungovernance Forum" : Forum de la non-gouvernance de l'Internet. Pas sûr que le président Erdogan apprécie.

Quant aux promoteurs d'un Internet libre et ouvert, les soutiens d'Edward Snowden et autres activistes défenseurs de la vie privée, engagés contre la surveillance des populations par les Etats, leur combat ne fait que commencer. Ce que le pouvoir turc démontre… d'une bien sombre manière.