Turquie : Istanbul face aux réfugiés

Réfugiés syriens attendant un “vapur“ pour traverser le Bosphore à Istanbul (@AFP)
Réfugiés syriens attendant un “vapur“ pour traverser le Bosphore à Istanbul (@AFP)

En Turquie, ils sont 1,5 million de réfugiés de guerre qui, depuis 2011, modifient le paysage urbain et social jusqu'à Istanbul, aux portes de l'Europe. Entre le 17 et le 22 septembre 2014, plus de 130 000 Kurdes de Syrie ont encore franchi la frontière turque, fuyant l'offensive des jihadistes sur Kobane (Aïn al-Arab) et les villages voisins.

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Gaziantep, Urfa, Konya, Ankara, Izmir, Antalya... Depuis trois ans, les grandes villes qui s'égrènent sur les 1500 km qui séparent Istanbul de la frontière turco-syrienne absorbent à leur corps défendant le flot des déplacés. Nul ne sait exactement combien de réfugiés syriens sont parvenus jusqu'à Istanbul. Quand bien même le gouvernement serait capable d'effectuer ce recensement, il cacherait les chiffres, explique Mine Kirrikkanat, journaliste et écrivaine turque : "Car la situation actuelle est le revers de sa politique. La Turquie fait partie des Etats qui ont armé l'El, rien que pour s'opposer à Assad. Et aujourd'hui, la population en subit les conséquences."

Cosmopolites, imprégnés d'un style de vie occidental, les Stambouliotes ne sont pas toujours très accueillants vis-à-vis des nouveaux venus de l'Est, au mode de vie plus traditionnel. S'ils sont conscients de la situation désespérée des réfugiés syriens, ils craignent davantage encore l'arrivée en force d'une population que la ville n'est pas prête à absorber. "A la veille d'une guerre entre l'EI et la coalition occidentale, les gens savent que le flot ne va pas se tarir pas et que la Turquie reste seule à gérer le problème des réfugiés," explique Mine Kirrikkanat. Les tensions sont donc en partie dues à la peur et à l'exaspération, mais pas seulement, poursuit la journaliste : "Dans une ville où le chômage est déjà un problème grave. Les réfugiés travaillent pour deux ou trois fois moins que les salaires habituels et font monter les loyers. Il y a des heurts sur les chantiers, où les journaliers sont pris à partie par les Turcs dans une langue qu'ils ne comprennent pas."

Au-delà des problèmes concrets sur le marché du travail, les réfugiés de Syrie apportent une image de la société que les Turcs ont du mal à accepter : "Ceux qui ne trouvent pas de travail et qui n'ont pas de famille se retrouvent dans la rue, réduits à la mendicité. Les Turcs sont profondément choqués par cette vision, qui ne colle pas à la culture de l'islam. Quant aux femmes, elles sont des proies faciles pour les circuits de prostitution." Les réfugiés kurdes de ces derniers jours, eux, sortent du lot. Ce sont des Kurdes, pour qui la frontière entre les Etats n'existe pas. La plupart ont de la famille en Turquie pour les accueillir.

Des réfugiés syriens se précipitent sur des épis de maïs distribués par une bénévole dans un parc d'Istanbul (@AFP)
Des réfugiés syriens se précipitent sur des épis de maïs distribués par une bénévole dans un parc d'Istanbul (@AFP)

Impuissant à gérer la situation, le gouvernement n'a pas de politique d'intégration, même si, lui aussi, recrute des réfugiés comme "petites mains" pour des tâches ponctuelles : "Pendant les événements de Gezi, en 2013, les policiers s'adressaient à certains auxiliaires de police en anglais ou arabes, et tout le monde comprenait qu'il s'agissait de réfugiés," se souvient Mine Kirrikkanat. De fait, lorsque les pays européens rechignent à accueillir quelques milliers d'immigrants, comment demander à la Turquie d'absorber l'équivalent de deux fois la ville de Marseille ? Mais ses appels à l'aide de la communauté internationale restent lettre morte.

Istanbul, pourtant, est la porte de Turquie vers l'Europe, et ils sont nombreux à tenter de passer la frontière. Par les montagnes qui mènent en Bulgarie, mais surtout par la mer : "Chaque jour, on repêche des corps dans les mers Egée et Méditerrannée," témoigne la journaliste. Elle craint que les tensions, bientôt, s'enveniment : "Les Turcs n'ont pas l'habitude de contester pacifiquement, en manifestant dans la rue, par exemple. J'ai peur que  l'issue inévitable soit un bain de sang, quand la coupe sera pleine." Alors la bombe à retardement qu'est l'afflux des réfugiés de Syrie explosera aux portes de l'Europe et ses ondes de choc seront violentes.

L'afflux des réfugiés de Syrie à la une de presse : “Douleur sans frontière“ titre le quotidien Hürriyet du 23 septembre 2014.
L'afflux des réfugiés de Syrie à la une de presse : “Douleur sans frontière“ titre le quotidien Hürriyet du 23 septembre 2014.