Turquie : l’impossible partage du pouvoir

Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, le 20 juillet 2015.
Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, le 20 juillet 2015.
©AP Photo/Petros Karadjias

Dans un contexte de violences entre les autorités à Ankara et le PKK des autonomistes kurdes, les tractations pour trouver un gouvernement de coalition ont échoué, ce mardi 18 août, ouvrant la voie à des nouvelles élections législatives. Jean-François Pérouse, chercheur à Istanbul, décrypte cette nouvelle ère d'incertitude.

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Le chef du parti de de la Justice et du développement (AKP), Ahmet Davutoglu, nommé Premier ministre par le président Recep Tayyip Erdogan le 9 juillet 2015, est passé à côté de sa difficile mission de former un gouvernement de coalition. Mardi 18 août, il a ainsi rendu son mandat au président après plus d'un mois de discussions avec les partis d'oppositions des sociaux-démocrates et des nationalistes.

Cet échec intervient alors que la Turquie évolue dans un climat de psychose sécuritaire et de paranoïa généralisée depuis son entrée en guerre contre le terrorisme de l’EI, mais surtout contre les rebelles kurdes du PKK le 24 juillet. Depuis, le pays s’enfonce dans une escalade de la violence entre les forces de l’ordre turques et le Parti des travailleurs du Kurdistan, autonomiste (PKK).

Le parti de la Justice et du développement, et particulièrement le président de la République, ne voulaient pas vraiment de ce gouvernement de coalition

Mercredi 19 août, huit soldats sont morts dans l’explosion d’une bombe dans le sud-est du pays et des coups de feux ainsi que la détonation d’une bombe ont été entendus devant le palais de Dolmabahçe, où se situent les bureaux du Premier ministre à Istanbul.

Deux mois et demi seulement après les élections législatives, un nouveau scrutin va donc être organisé.  Le parti islamo-conservateur du Président Erdogan qui domine la vie politique turque depuis 2002, est tombé de son piédestal lors des législatives du 7 juin. L’AKP y a en effet perdu la majorité absolue et a vu son ennemi juré, le parti prokurde HDP, faire son entrée à l’Assemblée nationale turque avec 80 sièges.

Ahmet Davutoglu, Premier ministre de la Turquie ayant échoué a formé un gouvernement de coalition le 18 août 2015.
Ahmet Davutoglu, Premier ministre de la Turquie ayant échoué a formé un gouvernement de coalition le 18 août 2015.
©AP Photo

Trois questions à Jean-François Pérouse, chercheur à l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul.

Pourquoi Ankara a-t-il échoué à former un gouvernement de coalition ?

Le parti de la Justice et du développement, et particulièrement le président de la République, ne voulaient pas vraiment de ce gouvernement de coalition, préférant l’option de nouvelles élections. D’autre part, les partis sollicités ont posé des conditions considérées comme inacceptables par l’AKP. Il ne peut pas y avoir de partage du pouvoir semble-t-il.

Enfin, les contextes interne et externe sont critiques et se dégradent ce qui ne facilite pas les négociations. L’heure n’est malheureusement pas au sang-froid, mais à l’instrumentalisation des violences internes et de la situation en Syrie et en Irak.

Maintenant, il y aura peut-être un gouvernement d’élection qui se doit de refléter proportionnellement le Parlement. Les marchandages ont déjà repris, mais certains partis ont d’ores et déjà annoncé qu’ils ne participeraient pas à ce gouvernement. Le HDP, (Parti démocratique des peuples, prokurde, ndlr), lui, souhaite en faire partie. Ce qui prouve bien, que, contrairement à ce que l’AKP veut faire croire, il n’a pas misé sur l’option armée.

En quoi le bombardement des Kurdes pourra-t-il aider l’AKP aux prochaines élections ?

Erdogan a pris un pari risqué en optant pour un Etat fort. Il pense que faire preuve de fermeté lui permettra de gagner des électeurs du MHP, le parti nationaliste d’extrême-droite. Ce calcul du pire spécule sur le désordre et la violence… Son but est de criminaliser le parti prokurde HDP pour lui faire perdre toute crédibilité en l’assimilant aux fauteurs de troubles du PKK.

Dans un contexte de désordre et d’insécurité, tout est possible. Le non-droit devient une éventualité, et par conséquent les élections peuvent être truquées, des pressions exercées. Si le HDP ne pouvait pas, pour quelque raison, participer aux prochaines élections, l’AKP a de fortes chances d’avoir le nombre suffisant de députés pour constituer à lui seul un gouvernement.

Le centre de gravité du mouvement kurde vient de se propager aux villes. Et avec l’émergence de cette guérilla urbaine, notamment dans quelques quartiers périphériques d’Istanbul, le conflit change de dimension. Avant on attaquait facilement des camps en rase campagne, maintenant c’est plus délicat, et surtout plus dangereux, en ville.

Quels sont, alors, les scénarios probables pour les prochaines élections législatives ?

Elles auront lieu d’ici novembre, mais la presse turque avance la date de la mi-octobre. D’après les instituts de sondage, l’AKP ne ferait pas la percée espérée. Le HDP progresserait même un peu, et le MHP reculerait. Les résultats seraient alors à l’opposé à ceux attendus par le parti du président Ergdogan.

Mais compte tenu du désordre qui règne en Turquie, et du chaos syrien qui menace sa frontière, tout peut advenir d’ici octobre.

Le sort d’Ergodan n’est pas lié à ces élections. Il terminera quoiqu’il arrive son mandat présidentiel. Le congrès exceptionnel du Parti est cependant annoncé d’ici quelques mois. Des décisions importantes y seront prises pour mettre au point une nouvelle stratégie.