Turquie : l'ombre de la dictature

Le Président Recep Tayyip Erdogan au mausolée de Mustafa Kemal Atatürk  le 29 octobre 2016, "jour de la République".<br />
<sub>(AP Photo/Burhan Ozbilici)</sub>
Le Président Recep Tayyip Erdogan au mausolée de Mustafa Kemal Atatürk  le 29 octobre 2016, "jour de la République".
(AP Photo/Burhan Ozbilici)

La police turque a arrêté ce 4 novembre onze députés du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde), troisième parti au Parlement, dont ses coprésidents, Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag.

Répression accrue contre l'opposition démocratique et la presse, annonce renouvelée du rétablissement de la peine de mort... Le durcissement du régime du président Erdogan s'est spectaculairement confirmé ces derniers jours, tout comme son indifférence aux protestations internationales.

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Ce n'est pas encore une dictature, mais cela ressemble de moins en moins à un Etat de droit. Hier encore soucieuse de respectabilité internationale et forte de sa position de membre exemplaire de l'OTAN, la Turquie d'Edorgan semble désormais affranchie de toute préoccupation en la matière. Et rien n'indique qu'il s'agisse d'une simple posture temporaire en réponse ou réaction à la tentative de putsch de juillet.

Chaque jour apporte son lot de mesures répressives contre un nombre croissant de supposés ennemis, ou un « terrorisme » aux contours toujours plus larges. Nul secteur, catégorie ou sensibilité n'en paraît épargné, à commencer par ceux – de gauche notamment - qui se sont tenus loin de l'aventure factieuse.

 
Manifestation contre la répression et l'état d'urgence à Istambul le 15 octobre 2016.<br />
<sub>(AP Photo/Helene Franchineau)</sub>
Manifestation contre la répression et l'état d'urgence à Istambul le 15 octobre 2016.
(AP Photo/Helene Franchineau)
Trente-cinq mille citoyens turcs ont été arrêtés depuis le coup d’État manqué. Nombre évidemment sans commune mesure avec ceux qui pourraient y avoir trempé durant les quelques heures où il a menacé le régime. Selon l'organisation internationale Human Rights Watch – qui confirme Amnesty International -, plusieurs d'entre eux ont été torturés, renvoyant la Turquie à son image d'un autre temps.

Près de cent mille agents de l’État ont été limogés. Parmi eux, au moins treize mille policiers et gendarmes, quatre mille militaires, et presque autant de membres du système judiciaire mais surtout bon nombre d'universitaires, enseignants et intellectuels divers. Officiellement ciblés : les partisans du prédicateur Fethullah Gülen (décrit comme l'instigateur du coup d’État, exilé aux Etats-Unis) ou ceux de l'ennemi de toujours, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit et en guerre contre Ankara). Répression en réalité bien plus large, visant tous les adversaires du régime, de gauche, kurdes ou pire encore, les deux.
 

Prison de journalistes

Selon l'ONG turque de défense de la presse P24, cent vingt-sept journalistes sont aujourd'hui en détention. La semaine dernière, quinze nouveaux médias ont été fermés portant le total, selon l'association des journalistes de Turquie, à cent soixante-dix.
 
La Turquie est devenue la plus grande prison de journalistes au monde.Can Dündar, chroniqueur de Cumhuriyet
Rassemblement de protestation devant le siège du journal <em>Cumhuriyet</em> le 1<sup>er </sup>novembre après l'arrestation de son rédacteur en chef.<br />
<sub>(AP Photo/Emrah Gurel)</sub>
Rassemblement de protestation devant le siège du journal Cumhuriyet le 1er novembre après l'arrestation de son rédacteur en chef.
(AP Photo/Emrah Gurel)
La majorité sont pro-kurdes mais pas tous. La police a arrêté ce 31 octobre le rédacteur en chef du quotidien d'opposition Cumhuriyet, Murat Sabuncu, et 13 mandats d'arrêts ont été délivrés contre d'autres collaborateurs du journal. Principal journal d'opposition, CumhuriyetRépublique », en turc) avait entre autres mis à jour les liens entre le régime d'Ankara et des rebelles islamistes de Syrie. Condamné à cinq ans de prison pour divulgation de secrets d’État mais réfugié en Allemagne, l'un de ses chroniqueurs, Can Dündar, commente : « la Turquie est devenue la plus grande prison de journalistes au monde ».

Les deux maires de Diyarbakir, « capitale » kurde du Sud-Est anatolien ont été placés le 30 octobre en détention provisoire pour « activités terroristes ».Vingt-quatre autre maires kurdes ont été suspendus.
Manifestation du parti pro-kurde de gauche HDP à Istambul le 30 octobre. Au centre, sa co-présidente Figen Yuksekdag, interdite de sortie du territoire.<br />
<sub>(AP Photo/Emrah Gurel)</sub>
Manifestation du parti pro-kurde de gauche HDP à Istambul le 30 octobre. Au centre, sa co-présidente Figen Yuksekdag, interdite de sortie du territoire.
(AP Photo/Emrah Gurel)


Co-présidente du parti de gauche laïque pro-kurde HDP largement représenté au parlement, Figen Yüksekdag s'est vue accusée d' « appartenance à une organisation terroriste » et interdite de sortie du territoire. Et ce matin du 4 novembre, la police turque arrêtait onze députés du Parti démocratique des peuples  dont ses coprésidents, Selahattin Demirtas ... et Figen Yüksekdag.

La peine de mort resurgie

Abolie en 2004 dans le cadre de la candidature du pays à l'entrée dans l'UE, la peine de mort pourrait être bientôt rétablie, selon de nouvelles promesses faites le 29 octobre - jour "de la République" à une foule éructante de ses partisans : « Bientôt, bientôt, ne vous en faites pas. C'est pour bientôt, si Dieu le veut. (…) Notre gouvernement soumettra cela au Parlement. Et je suis convaincu que le Parlement l'approuvera et, quand cela arrivera devant moi, je le ratifierai ».
 
   L'Occident dit ceci, l'Occident dit cela. Excusez-moi, mais ce qui compte, ce n'est pas ce que dit l'Occident.

Recep Tayyip Erdogan
Politiquement, l'entreprise est lourde de sens. «  Aucun pays ne peut adhérer à l'UE s'il introduit la peine de mort » avait, dès le mois de juillet prévenu le « chef de la diplomatie européenne » Federica Mogherini. « Appliquer la peine de mort est incompatible avec l'appartenance au Conseil de l'Europe » [instance plus large de 47 membres à laquelle appartient la Turquie depuis 1949] a rappelé son porte parole.

 
Le Président Recep Tayyip Erdogan, à gauche, et son Premier ministre Binali Yildirim à Ankara le 29 octobre 2016.<br />
<sub>(AP Photo/Burhan Ozbilici)</sub>
Le Président Recep Tayyip Erdogan, à gauche, et son Premier ministre Binali Yildirim à Ankara le 29 octobre 2016.
(AP Photo/Burhan Ozbilici)
« L'Occident dit ceci, l'Occident dit cela. Excusez-moi, mais ce qui compte, ce n'est pas ce que dit l'Occident, c'est ce que dit mon peuple », a répliqué Erdogan ce même samedi. Et au Président du Parlement européen Martin Schultz qui évoquait sur la question des libertés publiques le franchissement d'une « ligne rouge », le Premier ministre Binali Yildirim rétorque ce 1er novembre « Mon frère, nous n'avons que faire de ta ligne rouge ! ».

Au delà d'effets de muscles et de provocations qui lui sont coutumiers, Erdogan veut-il réellement prendre le risque d'une rupture avec des partenaires étrangers qui, malgré son animosité ou sa répulsion, ne peuvent lui être totalement indifférents : Union européenne, Conseil de l'Europe, Berlin, Etats-Unis voire sa pièce maîtresse, l'OTAN ? On n'en est pas là, malgré une réconciliation affichée mais très précaire avec Moscou.

Dévoré d'une ambition personnelle, le maître d'Ankara sait surtout que, dans le contexte de guerre en Syrie et en Irak et de crise migratoire, il n'a pas grand-chose à craindre des remontrances internationales, a fortiori d'une Europe affaiblie et d'une Amérique en hystérie électorale.

Son projet, avant la – providentielle - tentative de coup d’État de juillet était d'asseoir constitutionnellement un régime présidentiel sur mesure. Malgré deux scrutins – le second, tenu il y a juste un an sous la terreur d'attentats d'origine trouble - , il lui manquait encore légalement quatorze députés en ce sens. Ils lui font toujours défaut mais la tournure de la répression du régime semble indiquer la tentation d'autres voies, pour pérenniser son pouvoir, que celles de la démocratie.
 
Irak, Syrie : l'autre front Le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu s'en est pris mercredi au Premier ministre irakien Haider al-Abadi, le qualifiant de  "faible", après qu'il eut adressé un avertissement à la Turquie pour avoir déployé des chars à sa frontière avec l'Irak.
"Le chef du gouvernement irakien a averti mardi la Turquie qu'elle serait traitée en "ennemi" si elle provoquait un affrontement dans le nord de l'Irak, une mise en garde qui intervenait quelques heures après le déploiement de chars turcs à la frontière turco-irakienne.
Les relations entre Ankara et Bagdad se sont dégradées ces dernières semaines, la Turquie souhaitant être associée à l'offensive pour chasser le groupe Etat islamique (EI) de son fief irakien de Mossoul, ce que l'Irak refuse. (AFP)