Turquie : la marche forcée de l'AKP

Manifestation à Ankara (@AFP)
Manifestation à Ankara (@AFP)

"Vous êtes des assassins !" scandait ce jeudi 22 mai la foule des manifestants rassemblés à Istanbul quelques jours après la catastrophe de la mine de Soma, qui a coûté la vie à 301 mineurs. Pour de nombreux Turcs, ce drame est l'un des effets pervers du libéralisme prôné par le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan. Le point sur une politique économique de plus en plus décriée, avec la rédaction de TV5MONDE.

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Inculpés pour homicide

Ils sont désormais huit à être placés en détention. Huit responsables de la mine de Soma, accusés d'homicide après l'explosion qui a fait 301 morts début mai : Can Gürkan, fils du propriétaire de la compagnie Soma Kömür Isletmeleri ; Ramazan Dogru, directeur général de la mine de charbon, ; son directeur d'exploitation, Akin Celik ; deux ingénieurs, deux superviseurs et un technicien. Quant à Alp Gürkan, propriétaire de la maison mère Soma Holding, il est toujours recherché par la police. D'autres membres de l'encadrement de la société ont aussi été inculpés, mais laissés en liberté sous contrôle judiciaire jusqu'à leur procès.

Lors d'une conférence de presse, les dirigeants de Soma Kömür avaient pourtant assuré que les normes de sécurité étaient respectées : "Nous n'avons commis aucune négligence dans cet accident", affirmait M. Celik. Or selon un premier rapport d'enquête cité par les médias turcs, le niveau de monoxyde de carbone enregistré au moment de l'accident était nettement supérieur aux normes de sécurité. Ce rapport pointe également la forte chaleur qui régnait alors dans les galeries, notant que l'activité n'avait pas été suspendue.

Des économies, coûte que coûte

En 2012, le propriétaire de la mine de Soma, Alp Gürkan, un riche homme d'affaires septuagénaire, se félicitait dans un journal turc d'être parvenu à réduire les coûts de production à 24 dollars la tonne contre 130 dollars avant la privatisation du site. C'est aujourd'hui sa course effrénée aux économies qui est mise en cause par la presse et la population turque. Cette catastrophe minière, la plus meurtrière de l'histoire turque, a ravivé la colère populaire qui gronde en Turquie depuis un an. D'autant plus que, voici trois semaines de cela, l'AKP au pouvoir a rejeté au Parlement une proposition de loi visant à instaurer une commission de contrôle des mines. Accusé de négligence et de laxisme, le gouvernement islamo-conservateur du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan se distingue par son libéralisme alliée à un certain "autoritarisme" :

Economie : le virage libéral de l'AKP

22.05.2014Commentaire : Gregory Fontana / Montage : F. Rassinoux
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Une protestation hétéroclite, mais massive

Face aux limites du système et de la politique de l'AKP, difficile de qualifier le mouvement de contestation qui secoue la Turquie depuis près d'un an. Tantôt une révolte qui se donne des allures de "printemps arabes", tantôt une antenne des indignés, tantôt un "mai 68" à la turque... Une chose est sûre : il est spontané, massif et hétéroclite, et réclame haut et fort le départ du Premier ministre, celui qu'ils surnomment le "sultan" de l'AKP. Comment Recep Tayyip Erdogan fera-t-il face aux révoltes ? Et si l'on reprend les analogies des médias, quel sera le scénario final de la place Taksim : deviendra-t-elle une autre place Tahrir symbole d'une révolution, ou bien une Puerta del Sol qui ne porte des Indignés que le souvenir ?

La Turquie, un modèle de stabilité économique et politique qui se fissure

22.05.2014Interview de Mohamed Kaci
Nilüfer Göle, sociologue franco-turque, directrice d'études au Centre d'Analyse et d'Intervention sociologiques (CADIS) de l'Ecole des hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS), et Aysegül Sert, journaliste pour The International New Work Times, Al Jazeera et Le Figaro, sont les invitées du Grand angle du 64' TV5MONDE.
 
La Turquie, un modèle de stabilité économique et politique qui se fissure


La presse dans le collimateur

Mis en cause pour sa gestion de la catastrophe de la mine de Soma, le gouvernement turc a qualifié de "provocations" les critiques de la presse indépendante et étrangère. Correspondant à Istanbul de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, l'Allemand Hasnain Kazim a été particulièrement visé par les partisans du régime : "Plus de 10 000 tweets, mails ou messages sur Facebook, dont plusieurs centaines sont des menaces de mort", a-t-il recensé sur son compte Twitter. "Espèce de porc, quitte mon pays", "tu ne mérites que la mort!", lui ont lancé des internautes en colère. Pourquoi tant de haine ? C'est le titre d'un article écrit par le journaliste sur le pire accident industriel de l'histoire turque qui a mis le feu aux poudres : "Erdogan, va en enfer!" (lien en allemand). Ce titre n'est pourtant que la citation d'un des mineurs qui a survécu à la catastrophe. Dans un autre tweet, le journaliste allemand explique que la compagnie Soma interdisait aux secouristes et aux survivants de la catastrophe de s'adresser à la presse :


Hasnaim Kazim a pris quelques jours de "vacances" en Allemagne, juste par "mesure de sécurité". Erdogan a publiquement souhaité le même sort à une chroniqueuse du journal Posta, Yazgülü Aldogan, qui avait osé remettre en cause la décision du gouvernement d'attribuer la qualité de "martyrs" aux mineurs disparus. La BBC, elle, a été accusée d'avoir recruté des "acteurs pour leur faire jouer le rôle de proches des mineurs... et colporter mensonges et diffamation" dans le monde entier".