Turquie : la police prend de force le contrôle de deux chaînes de télévision

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Récit de Philippe Randrianarimanana.

Mercredi 28 octobre, à quatre jours des élections législatives, la police turque a pris de force le contrôle de deux chaînes de télévision proches de l'opposition. Le groupe auquel elles appartiennent serait proche de l'ennemi numéro 1 du président Recep Tayyip Erdogan. 

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La scène s'est déroulée en direct, devant les caméras. Au petit matin, ce mercredi 28 octobre, des policiers en tenue anti-émeute ont pris d'assaut le siège de Bugün TV et Kanaltürk, à Istanbul. Les forces de l'ordre ont d'abord dispersé les salariés du groupe qui défendaient leur siège derrière des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : "Bugün ne se taira pas". De leur côté, les autorités ont fait usage de gaz lacrymogènes et des canons à eau, avant de forcer l'entrée du bâtiment avec d'énormes pinces coupantes, selon les images retransmises par Bugün TV sur son site internet.

La holding Koza-Ipek à laquelle appartiennent les deux chaînes fait l'objet d'une mise sous tutelle judiciaire très controversée. Elle est accusée selon un procureur d'Ankara de "financer", "recruter" et "faire de la propagande" pour le compte de l'imam Fethullah Gülen, "l'ennemi public numéro 1" de Recep Tayyip Erdogan.
 
Des policiers et un des nouveaux administrateurs du groupe nommés par la justice ont également investi la régie des deux télévisions et en ont pris le contrôle manu militari, malgré l'opposition d'un de ses rédacteurs en chef. "Quel est votre titre ? Ici, c'est ma chaîne", leur a lancé Tarik Toros.


Pendant ce face-à-face dans les étages, des affrontements ont éclaté devant le bâtiment entre les manifestants, dont des députés de l'opposition, et la police. Plusieurs personnes ont été arrêtées, a rapporté la chaîne de télévision privée NTV.
Plusieurs centaines de protestataires étaient encore rassemblés dans l'après-midi devant le siège des deux télévisions, sous forte protection policière. Un photographe de l'AFP y a été insulté et frappé au visage par un policier en civil.
 

L'Union européenne "préoccupée"

M. Erdogan reproche à son ex-allié d'avoir bâti un "Etat parallèle" pour le renverser et a multiplié depuis les poursuites judiciaires et les purges contre ses partisans.
Après celle de Bank Asya, le 10e réseau bancaire du pays également proche de M. Gülen, la prise de contrôle de Koza-Ipek a suscité de nombreuses inquiétudes.
"C'est une attaque sérieuse contre le droit au public de s'informer", a dénoncé le coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde) Selahattin Demirtas, qui s'est rendu sur place. "Sommes-nous surpris ? Non, malheureusement", a-t-il regretté. "Le pouvoir a montré aujourd'hui ce qu'il adviendra de ce pays si on ne met pas un terme à cette oppression dimanche", a renchéri sur son compte Twitter un député du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), Eren Erdem.
 
A Bruxelles, l'Union européenne (UE) s'est déclarée "préoccupée" par l'intervention de la police turque et a appelé au "respect de la liberté d'expression". Les tensions entre les médias et les autorités, déjà fortes, ont été exacerbées ces dernières semaines par la reprise du conflit kurde et les législatives du 1er novembre.
 

La Turquie, 149ème sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse 

Le quartier général stambouliote du quotidien Hürriyet a été la cible le mois dernier de deux attaques de manifestants favorables au chef de l'Etat et l'un de ses chroniqueurs vedettes, Ahmet Hakan, passé à tabac devant son domicile.
"Les entrepreneurs indépendants sont terrorisés et la liberté de la presse recule en Turquie", a déploré mercredi Hürriyet dans un éditorial, "nul doute que l'hospitalité de ce pays pour le G20 (qui se tient mi-novembre à Antalya) en sera ternie".
 
La Turquie pointe à la 149e place, sur 180, au classement mondial de la liberté de la presse établi le mois dernier par l'ONG Reporters sans frontières, derrière la Birmanie (144e) et juste devant la Russie (152e). Le gouvernement turc se défend pour sa part de vouloir étouffer les médias et M. Erdogan répète régulièrement que la presse de son pays est "la plus libre du monde".