Turquie : la présidence, une côte mal taillée pour Erdogan

Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc
Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc

Ce dimanche 10 août, les Turcs votent pour élire leur président au suffrage universel direct. Une première dans le pays. Au terme de trois mandats autorisés par son parti, l'AKP, l'actuel Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan brigue désormais le poste de président. Plébiscité par les urnes à l'issue des récentes municipales, mais vivement critiqué pour son autoritarisme et impliqué dans de sombres affaires de corruption, comment Erdogan pourrait-il habiter ces nouvelles fonctions ? Eléments de réponse avec nos spécialistes de la Turquie.

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Le 30 mars dernier, les élections municipales turques prenaient l’allure d'un référendum pour Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre islamo-conservateur qui,  règne sans partage depuis douze ans sur le pays. Lui, le bon musulman, la victime de tant de complots, l'incorruptible déclarait que si son parti était désavoué, il se retirerait de la scène politique. Mais l'AKP est arrivé largement en tête du scrutin, un résultat qui conforte le gouvernement en place et encourage Erdogan à sortir du bois : "Je suis en faveur de la règle des trois mandats maximum", a-t-il déclaré à la presse. Ce qui se lit en filigrane, c'est que, s'il accepte de renoncer au poste de Premier ministre, c'est qu'il brigue la présidence et qu'il envisage une alternance au pouvoir, à la manière de Poutine et Medvedev en Russie. "Pour lui, la présidence serait la consécration, la sacralisation. Depuis toujours, il rêve de sa 'Maison-Blanche'", explique Riva Kastoryano, chercheuse au CERI. Ce serait aussi un plébiscite populaire de plus, puisqu'il serait élu au suffrage universel après ces municipales, dont il a fait un référendum personnel, sans même être candidat.

Erdogan ne veut pas lâcher le pouvoir


Pour rester Premier ministre, Erdogan devrait changer les statuts de son parti, l'AKP, qui limitent à trois le nombre de mandats successifs au poste de Premier ministre. Or la chose n'est pas facile avec un parti en permanence au bord de la scission. "On attendait déjà l'éclatement du parti avec la rébellion à Gezi. Le président Gül aurait pu demander une enquête, mais c'est là qu'Erdogan a changé tout le personnel judiciaire et la police. Puis il y a eu les lois sur les réseaux sociaux. Là encore, Gül a protesté, mais il a fini par signer toutes les lois proposées par Erdogan," se souvient Riva Kastoryano. A chaque crise, il y a eu des départs, des animosités, des solidarités, des complicités, des hésitations au sein de l'AKP, mais de franche scission, jamais encore.

Un président élu : une première en Turquie


Cette élection présidentielle, prévue en août prochain, est une première en Turquie. Elle est issue de la nouvelle Constitution, adoptée en 2007. Avant cela, le président restait politiquement neutre, assumant un rôle avant tout honorifique et d'arbitrage, comme son homologue en Israël ou le chancelier en Allemagne. Outre l'élection du président au suffrage universel, la Constitution de 2007 prévoyait aussi de lui accorder les pleins pouvoirs - ainsi Erdogan préparait-il déjà une alternance à la Poutine / Medvedev. Or si le mode de scrutin a été adopté par le parlement, les pleins pouvoirs, eux ne sont pas passés.

Désormais, la Turquie se dirige vers un système semi-présidentiel, comme en France, avec des pouvoirs partagés. "C'est une chose qui paraît difficile avec un homme comme Erdogan, pour qui c'est tout ou rien, souligne Rina Kastoryano. Avec le Premier ministre, ils vont s'entretuer !" L'actuel président Adbullah Gül, lui, a l'habitude de composer avec Erdogan, mais il n'est pas réellement en position de faire contrepoids et ne pourra pas être Premier ministre, du moins pas tout de suite, puisqu'il n'est pas député et qu'il ne pourra pas l'être avant les législatives de 2015.

"La première chose à faire serait que Gül et Erdogan négocient un compromis pour décider qui, parmi les députés, sera Premier ministre, si Erdogan est élu président. C'est d'ailleurs ce qui est prévu, dès la semaine prochaine," annonce Rina Kastoryano. Car pendant un an, il y aura un entre-deux incertain, avec un Premier ministre provisoire, probablement désigné parmi les députés de l'AKP. Durant cette période intérimaire, Abdullah Gül devrait prendre la tête du parti conservateur, se présenter aux législatives et se faire élire député pour, enfin, devenir éligible au poste de Premier ministre.

S'il est élu, pour un mandat de cinq ans, il pourrait réussir le pari de se maintenir au pouvoir jusqu’au centenaire de la République fondée par Ataturk en 1923. Mais peut-être, comme le pense Rina Kastoryano, Erdogan n'ira-t-il pas jusqu'au bout, "mis en danger par les récentes affaires de corruption et tout ce linge sale..." Dernière affaire en date : dans son numéro d'avril, le bimensuel britannique London Review of Books révèle que la Turquie livre du gaz sarin aux rebelles syriens (lien en anglais).

Croissance et absence d'opposition font mieux que mesure et démocratie

Fin 2013 éclate un vaste scandale impliquant plusieurs ministres d’Erdogan, et même son fils, dans des affaires de pots de vin, de malversations et de trafic d’or. Dans le même temps, avec les purges engagées au sein de la police et de la justice, il entre en guerre ouverte avec les ex-alliés de la confrérie de l'imam Fethullah Gülen, dont il fait voter la fermeture des écoles coraniques. Et puis en février dernier, l’affaire des écoutes téléphoniques mettant directement en cause le Premier ministre dans une affaire de corruption débouche sur une série de lois décriées au sein même de l'AKP, visant à renforcer le contrôle de l'État sur Internet. D'autres lois restrictives concernant la nomination des juges et procureurs viennent d'être rejetées par la Cour constitutionnelle. Enfin le blocage, à la veille des élections municipales, de Twitter et de YouTube a valu au Premier ministre une avalanche de critiques, en Turquie comme à l'étranger.

Et pourtant, "tant que règnent croissance et stabilité, les Turcs semblent s’accommoder d’un gouvernement corrompu", souligne le chercheur Bayram Balci au Figaro. De fait, L’AKP doit beaucoup à son bilan économique. D’après Dorothée Schmidt, seules les prémices d'une crise économique pourraient faire perdre des voix importantes à Erdogan. Si la livre turque continue de dévisser et les capitaux de se retirer, les conséquences sur les futurs scrutins pourraient se faire sentir.
             
Pourtant, les municipales du 30 mars ont démontré, une fois de plus, qu’il n’existe pas d’opposition politique face à l'AKP et à celui qui l'incarne, Erdogan : "Il n’y a personne en face pour le remplacer", explique Dorothée Schmid. L’opposition a été incapable de capitaliser sur l’énorme mobilisation de Taksim - près de trois millions de Turcs étaient descendus dans la rue pour réclamer la démission d’Erdogan. Car aujourd'hui, la véritable opposition provient davantage des mouvements issus de la société civile que de la scène politique. Les jeunes, notamment, ne décolèrent pas, sans pour autant former d'opposition structurée.

L’opposition se trouve par ailleurs chez les partisans de Fethullah Gülen, infiltrés dans l’Etat et politiquement très organisés. Une guerre intestine qui ne fait que commencer, alors que chaque jour, le ton monte un peu plus.
 

“Celui qui gagne Istanbul remporte la Turquie“

Telle est la devise de Recep Tayyip Erdogan, qui fut maire de la ville sur le Bosphore de 1994 à 1998. A l'issue des élections du 30 mars 2014, l’AKP préserve une large emprise sur Istanbul, Bursa et Samsun. A Ankara, deuxième ville et capitale du pays, les résultats sont plus serrés et le CHP, qui conteste les résultats, réclame un nouveau comptage des bulletins.

L'AKP triomphe aux municipales 2014

Avec plus de 45 % des suffrages, l'AKP dépasse les 39 % obtenus aux municipales de 2009, alors que son principal opposant, le parti républicain du peuple (CHP) n'obtient que 28,5% et que le Parti de l'action nationaliste (MHP, ultranationaliste) totalise pour sa part 15,2 %. Le report des voix des sympathisants de la confrérie de Fethullah Gülen, qui s'étaient mobilisés pour faire battre l'AKP, n'a donc pas eu l’effet escompté. Le vote étant obligatoire, en Turquie, le taux de participation y est particulièrement élevé : 87% lors de ces municipales.

L'AKP dans l'est pro-kurde

Dans le sud-est du pays, à majorité kurde, les électeurs ont plébiscité le Parti pour la paix et la démocratie (BDP), la vitrine politique de la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). A Diyarbakir, il l'emporte avec près de 60 % grâce à la coprésidente du parti Gültan Kisanak. Le BDP reprend à l'AKP Siirt – la ville natale d'Emine Erdogan, l'épouse du premier ministre – et Mardin.

En renforçant ainsi ses bastions, le mouvement kurde est en position favorable pour négocier avec le gouvernement. Erdogan souhaite relancer le processus de paix engagé entre Ankara et le PKK, au point mort depuis de longs mois. En revanche, la tentative de séduction des Kurdes dans l'ouest de la Turquie avec le HDP (Parti pour la démocratie du peuple) n'a pas fait mouche.
 
Plusieurs centaines de cas d'irrégularités présumées ont fait l'objet de rapports. Des coupures d'électricité ont été rapportées dans 35 villes au moment du comptage. Des soupçons qui ne sont pas de nature, selon le haut conseil électoral, à modifier le résultat de ces élections.