Turquie : le président proteste, mais ne résiste pas

Jeudi 20 mars 2014, le Premier ministre turc tonne qu'il va "éradiquer Twitter", responsable de divulgations compromettantes pour lui. Immédiatement, son président de la République Abdullah Gül, tweete sa désapprobation sur le réseau social (voir ci-contre). Ce n'est pas la première fois que s'affiche le désaccord des deux hommes, naguère frères d'armes. Jusqu'où le torchon brûlera-t-il ? Eléments de réponse avec deux spécialistes de la Turquie, Hamit Bozarslan et Dorothée Schmid.

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Abdullah Gül, président de la République


L'ancien ministre des Affaires étrangères est un homme mesuré, modéré, tout en rondeur. Autour de lui, l'atmosphère est feutrée, retenue. Anglophone, il a une culture de diplomate, élitiste, tournée vers l'étranger. Mais "ce n'est pas avec une tradition élitiste que l'on gagne un vote populaire", souligne Hamit Bozarslan.

Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre


Recep Tayyip Erdogan est un battant, un sanguin, un homme autoritaire, démagogique et charismatique. Il entretient autour de lui une ambiance tendue et emploie un langage vulgaire, agressif, jouant sur l'inimitié, qui initie une radicalisation du pouvoir. Démagogue, il vient d'un quartier défavorisé d'Istanbul et s'inscrit dans la tradition militante des années 1970.


Tous deux issus de la mouvance islamiste, Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül restent proches idéologiquement. Ensemble, ils ont initié la création  du parti de la Justice et du développement (AKP), en 2001, et assuré son succès populaire et électoral. Mais depuis 2011, l'autoritarisme et le radicalisme du premier, de plus en plus, tranchent avec la modération du second. Et de plus en plus, le président Gül s'inquiète de la décrédibilisation de la Turquie aux yeux de la communauté internationale.

Sur les grands dossiers stratégiques, comme la Syrie, Israël ou l'Union européenne, Abdullah Gül ne cache plus sa désapprobation de la politique étrangère menée par le Premier ministre. Son approche des problèmes intérieurs de la Turquie, elle aussi, hérisse le président. En juin 2013, au plus fort des protestations place Taksim, tandis que Erdogan jetait de l'huile sur le feu, Gül appelait au retrait des forces de police. Et le mois dernier encore, il s'était catégoriquement opposé au Premier ministre qui menaçait de s'en prendre à YouTube et Facebook.

Dernier rebondissement ce jeudi 20 mars : à neuf jours d'un scrutin municipal en forme de plébiscite pour son régime, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan annonce qu'il va purement et simplement interdire Twitter, coupable d'avoir diffusé des conversations téléphoniques piratées qui le mettent en cause dans un énorme scandale de corruption. "Nous allons éradiquer Twitter. Je me moque de ce que pourra dire la communauté internationale," déclare-t-il. Un concert mondial de protestations s'élève immédiatement contre cette forme de censure, y compris de la part du président turc. "Empêcher totalement l'accès aux plateformes utilisées est de toute façon impossible techniquement parlant," déclare-t-il dès le lendemain sur Twitter :


"S'il y a des sujets qui constituent un délit, tel que la violation de la vie privée, on peut se contenter de fermer certaines pages, et uniquement par décision de justice," ajoute-t-il quelques minutes plus tard :



Alors jusqu'où le torchon brûlera-t-il entre le Premier ministre turc et son président ? Les deux anciens frères d'armes ont aujourd'hui de réels désaccords sur de vrais enjeux, explique Hamit Bozarslan, mais qui restent sans conséquences, ou presque : "Le président est sincèrement préoccupé par l'image dégradée que donne la Turquie à l'étranger, par la décrédibilisation des institutions, actuellement vidées de leur sens, et par la radicalisation du pouvoir aux dépens du système pluraliste initiée par le Premier ministre."

Et pourtant, si Gül proteste, il ne résiste pas et finit toujours par ratifier les décisions d'Erdogan. Le fait est que sa marge de manoeuvre reste très limitée. Parce qu'en Turquie, le président de la République assume une fonction essentiellement honorifique. Parce que, malgré son prestige et sa crédibilité, Abdullah Gül n'a aucune autorité sur l'appareil du parti AKP, entièrement contrôlé par Erdogan. Enfin parce qu'il n'a aucune autonomie vis-à-vis d'Erdogan. "Il faudrait une catastrophe économique ou sécuritaire pour ébranler le Premier ministre, explique Hamit Bozarslan. Ou une scission au sein du pouvoir." Or les seules tentatives de résistance qu'il y a eu au sein de l'AKP se sont soldées, fin 2013 et début 2014, par la démission d'une dizaine de députés, voilà tout. Le pouvoir du Premier ministre Erdogan reste intact.

Et si ces désaccords, qui n'aboutissent jamais à la rupture, relevaient plus de la stratégie de communication de l'AKP que d'un vrai schisme au sein du gouvernement ? "Il n'y a pas de schisme, martèle Dorothée Schmid, chercheuse à l'IFRI. Il n'y en a jamais eu ! Ce n'est pas la première fois que Gül s'oppose à Erdogan, mais sans aucun effet. Il assume plutôt son rôle "d'amortisseur" de l'autoritarisme d'Erdogan, en donnant l'impression qu'il existe un débat au sein du pouvoir."

A quelques jours des élections municipales du 30 mars 2014, Erdogan s'inscrit résolument dans une logique plébiscitaire. "Pour peu qu'il recueille 42 % ou 43 % des votes, il s'estimera vainqueur et considérera ce résultat comme élargissant sa marge de manoeuvre et renforçant sa position au sein de l'AKP," pronostique Hamit Bozarslan. S'il a ainsi beau jeu face aux critiques, c'est aussi que le parti AKP manque d'une figure fédératrice susceptible de prendre le relais le jour où il dépassera les bornes de l'autoritarisme. Abdullah Gül, lui non plus, ne fait pas le poids. Car si ses positions progressives lui ont valu le soutien d'une partie de la population ces dernières années, il est encore loin de rivaliser avec la base populaire du Premier ministre.

"On ne peut approuver la fermeture totale des réseaux sociaux" déclarait Abdullah Gül le 21 mars sur Twitter :

Twitter “éradiqué“ : + 138 % de tweets turcs

Jeudi 20 mars, Recep Tayyip Erdogan annonçait son intention de bloquer Twitter, responsable de la divulgation d'écoutes compromettantes. Une "mesure préventive", déclarait-il, après que le site a été inondé d'"enregistrements acquis illégalement" et "diffamatoire" le mettant en cause dans un scandale de corruption.

Une décision sitôt matérialisée, sitôt contournée, et les internautes d'accéder au réseau via d'autres serveurs. Loin de diminuer, le nombre de tweets turcs a augmenté de 138 % selon Brandwatch, une société d'analyse des médias sociaux. En outre, plusieurs sites internet turcs ont pu à nouveau diffuser vendredi les extraits d'écoutes téléphoniques que le pouvoir voulait précisément bloquer.

"Par ailleurs, comme je l'ai déjà dit, au point où sont aujourd'hui les technologies de la communication, un réseau tel que Twitter est présent dans le monde entier," déclarait Abdullah Gül le 21 mars sur Twitter :