Turquie : le procès « Ergenekon » ou la mainmise de l’AKP sur le pays

La main d'un prisonnier à la sortie du verdict dans le procès “Ergenekon“ près d'Istanbul en Turquie / photo AFP
La main d'un prisonnier à la sortie du verdict dans le procès “Ergenekon“ près d'Istanbul en Turquie / photo AFP

Sur les 275 accusés de tentative de coup d'État, 16 ont écopé de la prison à vie dans le procès « Ergenekon ». Parmi eux se trouvent des responsables militaires, politiques ou intellectuels. Ce procès, qui devait être celui de l'État profond, visait-il finalement à intimider l'opposition et affaiblir l'armée ? Ce verdict assoit davantage le pouvoir autoritaire du Premier ministre Recep Tayyip Ergogan pourtant malmené par les manifestations de juin dernier place Taskim. Entretien avec Dorothée Schmid, chercheuse spécialiste de la Turquie à l'Institut français des relations internationales (IFRI).

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Dans quel contexte s’est déroulé le procès  du groupe Ergenekon ?

C’est un procès dans lequel l’opinion turque et les observateurs plaçaient beaucoup d’espoir car ça devait être le procès de ce qu’on appelle « l’État profond » en Turquie. C’est-à-dire une sorte d’organisation informelle des milieux nationalistes, d’extrême droite turcs avec l’armée, des mafieux…

Ce procès était l’occasion de faire la lumière sur beaucoup d’épisodes sombres de l’histoire récente de la Turquie depuis les années 70, 80. Le problème c’est la façon dont le procès a été mené laissait peser des doutes sur l’équité et le sérieux de la justice turque.

Le verdict est assez lourd mais on s’y attendait parce qu’il y a eu un précédent avec le verdict du procès Balyoz en septembre dernier (en septembre 2012 près de 300 officiers ont écopé de peines de 16 à 20 ans de prison, ndlr). Finalement, on avait un acte d’accusation énorme avec des preuves, dont on ne sait pas très bien si elles sont complètement fiables, mais ça semblait assez logique qu’on ait ce verdict lourd.

Le général Ilker Basbug, l’ancien chef d’état-major des armées / photo archives AFP
Le général Ilker Basbug, l’ancien chef d’état-major des armées / photo archives AFP
Peut-on parler de procès politique ?

Ce verdict est entaché de soupçons à partir du moment où le procès n’a pas été organisé et mené correctement. L’opposition s’en empare alors pour dire que ça a servi d’instrument à l’AKP (Parti de la justice et du développement fondé par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, voir notre encadré, ndlr) pour régler ses comptes avec tous ceux qui ne sont pas d’accord avec le gouvernement. Et effectivement, il y a eu un nombre de personnes inquiétées dans l’affaire Ergenekon qui semble aller très au-delà du noyau initial et finalement on a du mal à voir la logique de l’ensemble aujourd’hui.

Le problème, c’est lorsque l'on a un discours de complot contre complot. Le gouvernement lui-même accuse l’armée de complot. (Les membres d’Ergenekon étaient jugés pour tentative d’organisation de coup d’État, ndlr). Et de son côté, l’opposition crie aussi à la machination en disant que c’est un complot du gouvernement pour se débarrasser de l’opposition.

Donc, c’est impossible de se faire une idée juste de ce à quoi a servi ce procès aujourd’hui. Les organisations des droits de l’Homme ont beaucoup dénoncé la procédure, l’Union européenne elle-même a dit que ça n’avait pas été fait correctement.
On espérait que ce procès serait le procès de la maturité politique de la Turquie et qu’il allait éclairer des pans entiers de l’Histoire récente. Au contraire, on a l’impression qu’il ajoute un peu plus de fumée sur l’ensemble du paysage.

L’opposition dénonce une chasse aux sorcières dont elle serait victime. Est-elle bien réelle ?

Il y a un certain nombre de personnalités qui ont été inquiétées notamment des journalistes qui enquêtaient sur l’affaire Ergenekon. Ce qui, finalement, renforce cette accusation de chasse aux sorcières, c’est aujourd’hui le climat de méfiance générale du gouvernement à l’égard de l’opposition.

Le gouvernement fait feu de tout bois pour essayer d’intimider l’opposition et on peut considérer que ce procès en est aussi un instrument.

Ce que montre le procès Ergenekon, dans la mesure où il y a eu des accusations de partialité de la justice, c’est que l’AKP a substitué à l’ « État profond » son propre État. Aujourd’hui, on est dans un État AKP en Turquie. Tous les leviers de pouvoirs  sont contrôlés par le parti qui s’est séparé du gouvernement. L’AKP a finalement la capacité de modeler le pays comme il le souhaite.

La Turquie renforce ses troupes à la frontière avec la Syrie comme ici en 2012 /photo AFP
La Turquie renforce ses troupes à la frontière avec la Syrie comme ici en 2012 /photo AFP
De nombreux responsables militaires ont été lourdement sanctionnés lors de l’annonce du verdict. L’armée qui s’est voulue longtemps la gardienne des valeurs laïques perd-elle davantage d’influence ?

L’enjeu, pour Erdogan, c’est de domestiquer l’armée, de la mettre au pas mais surtout d’asseoir l’autorité du pouvoir civil sur l’armée. Ça se fait à travers notamment des grands procès qui impliquent des militaires et ça se fait aussi à travers les nominations de hauts gradés. Au mois de juillet dernier, Erdogan a remplacé un officier qui était considéré comme un opposant.

L’armée aujourd’hui est une institution extrêmement affaiblie et qui s’est affaiblie en très peu d’années. Ça peut paraître étonnant quand on sait à quel point elle nourrissait tous ces fantasmes de possibilités de coups d’État. Finalement, on a l’impression qu’il a suffi de quelques coups bien placés pour démonter cette image de force de l’armée turque. Mais aujourd’hui, Erdogan va encore avoir besoin de cette armée parce qu’il est dans un contexte régional très délicat. La Turquie est aux avant-postes dans une région plongée dans une crise absolument terrible au Moyen-Orient avec comme voisins l’Iran, l’Irak et la Syrie. Avec la Syrie, la situation est extrêmement tendue sur la frontière turque.

De toute façon, l’idée pour Erdogan, ce n’est pas de porter le coup de grâce à l’armée, c’est de s’approprier l’armée. Alors ça passe par le fait de la purger de tous ces éléments anti AKP.

Quand on dit que l’armée était la gardienne de la laïcité, c’était l’image traditionnelle qu’elle avait d’une armée kémaliste qui s’auto-nettoyait de tous ses éléments islamistes. On ne sait pas très bien où l’armée en est, idéologiquement, mais ce qui est sûr c’est qu’elle est beaucoup moins kémaliste qu’avant parce qu’il y a eu des promotions de hauts gradés beaucoup plus proches du gouvernement. Donc du point de vue idéologique, l’armée se rapproche du gouvernement.

C’est donc le gouvernement qui essaye d’avoir la mainmise sur l’armée…

Ce qui est assez logique dans le cadre d’une démocratie aboutie. Le pouvoir militaire doit quand même être soumis au pouvoir politique. De ce point de vue là, la stratégie de l’AKP a très bien fonctionné vis-à-vis des observateurs extérieurs notamment de l’Union européenne pendant très longtemps.

Affrontements entre les manifestants et la police place Taskim / Photo AFP
Affrontements entre les manifestants et la police place Taskim / Photo AFP
L’AKP a-t-il un pouvoir hégémonique aujourd’hui en Turquie ?

La première limite, c’est que la Turquie est une démocratie électorale, et l’année prochaine on a des échéances avec les élections locales et présidentielle.
On peut imaginer que les grandes manifestations du mois de juin ont un peu érodé l’audience électorale de l’AKP. Les manifestations de Gezi ont bien montré les limites de ce pouvoir turc. Le problème, si on raisonne en ces termes électoraux, c’est que malgré tout le parti est le seul qui soit capable de faire élire des gens avec une très large majorité. Les autres partis d’opposition sont très mal organisés. Ce n’est pas parce qu’ils sont persécutés, c’est juste parce qu’ils ne se réforment pas. On pense particulièrement au CHP, parti kémaliste de l’opposition absolument incapable de mener une réforme qui en ferait un opposant crédible pour l’AKP.

Néanmoins, on reste dans ce cadre de démocratie élective. Finalement, Erdogan a fait face au mois de juin dernier à une opposition dans la rue beaucoup moins facile à contrôler.

Aujourd’hui, on a pour le coup une sorte de chasse aux sorcières qui est lancée contre les meneurs de cette opposition, contre tous ceux qui se sont impliqués aux côtés des manifestants. Mais il n’est pas certain que le fait de frapper les élites turques suffira à aller au bout de cette logique totalitaire et permettra d’asseoir davantage l’autorité de l’AKP dans le pays. On a quand même senti qu’il y avait  un mouvement populaire de résistance, de réticence à cette mainmise totale de l’AKP sur la Turquie.
 

Une affiche place Taksim grimant le Premier ministre Erdogan comme Hitler / Photo AFP
Une affiche place Taksim grimant le Premier ministre Erdogan comme Hitler / Photo AFP
Peut-on craindre d’autres soulèvements en Turquie prochainement ?

La Turquie est vraiment sous tension aujourd’hui, et pas uniquement à cause des tendances autoritaires du régime que tout le monde souligne. Elle est sous tension parce que le processus de paix turco-kurde est en train de déraper et que c’est un élément de stabilisation indispensable pour consolider l’État-nation turc à l’avenir.
La Turquie est sous tension parce que la crise syrienne n’est pas du tout en voie de règlement et que la Turquie a 900 km de frontières avec ce pays limitrophe. On peut s’attendre à ce que les incidents puissent augmentent dans les mois à venir dans la mesure où la Turquie s’est beaucoup impliquée contre Bachar Al-Assad.

La Turquie est de toute façon un pays  sous tension dans lequel il y a des incidents, des attentats, des manifestations, une culture politique très violente. Et on va rentrer à partir de septembre dans un grand moment de campagne électorale pour l’année prochaine où toute la violence politique endémique de la culture politique turque pourrait trouver Turquie à s’exprimer.

On ne peut  pas dire que forcément au mois de septembre on aura des mouvements de la même ampleur que ce qui s’est passé avec Gezi (en juin 2013, des manifestations ont dégénéré contre la destruction du parc Gezi au cœur d’Istanbul et plus généralement contre la politique du gouvernement d’Erdogan, ndlr) parce que finalement le gouvernement a plutôt bien géré la fin de l’affaire de Gezi. Il a probablement perdu une partie de son électorat  flottant lors de la crise en juin. Tout dépendra de la capacité du Premier ministre à comprendre qu’il faut qu’il négocie avec la partie de son opinion qui ne le soutient pas.

Qui est Recep Tayyip Erdogan ?

Photo AFP
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Cet homme politique turc de 59 ans a fondé en 2001 le Parti de la justice et du développement (AKP). Premier ministre du pays depuis mars 2003, il a été nommé à nouveau en 2007 et 2011 après la victoire de son parti à deux reprises aux élections législatives.  A la tête de réformes politiques et économiques, il mène un gouvernement islamo-conservateur.

Qu'est-ce qu'Ergenekon ?

Des manifestants lors du verdict du procès /photo AFP
Des manifestants lors du verdict du procès /photo AFP
Le groupe ultranationaliste Ergenekon – surnommé « l’Etat profond » - est accusé d’avoir voulu faire un coup d’Etat contre le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan en perpétrant des attentats et des opérations de propagande dans le pays. En 2007, vingt-cinq membres d’Ergenekon avaient été arrêtés lors d’une vaste opération anti-terroriste dans un bidonville d’Istanbul. Ce sont aujourd’hui 275 anciens responsables militaires, politiques et intellectuels qui sont jugés depuis 2008 pour leur appartenance supposée à ce groupe.