Turquie : le spectre de la guerre civile

Funérailles de Tolga Artug à Turgutlu, ce 8 septembre 2015. Artug et 15 autres oldats ont été tués et six antres blessés lors d'une attaque des rebelles kurdes dans le sud-est de la Turquie, dimanche 6 septembre.
Funérailles de Tolga Artug à Turgutlu, ce 8 septembre 2015. Artug et 15 autres oldats ont été tués et six antres blessés lors d'une attaque des rebelles kurdes dans le sud-est de la Turquie, dimanche 6 septembre.
©AP/Emre Tazegul )

La mort d’une trentaine de policiers et soldats depuis le 6 septembre dernier dans des attaques du PKK attise la colère des nationalistes et des partisans du pouvoir, tandis que les violences se multiplient contre le principal parti pro-kurde. A quelques semaines des élections législatives anticipées, la crainte d'une guerre civile gagne les esprits.

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La Turquie est-elle prise, une fois de plus, dans un engrenage de violence que rien ne semble freiner ? Comme si deux ans et demi de trêve et de dialogue entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et Ankara n’avaient servi à rien, sinon à attiser les rancœurs mutuelles. Pire : le conflit s’étend peu à peu aux villes et aux civils, pris pour cibles parce que kurdes, pro-kurdes, ou supposés l’être.

Depuis dimanche, le PKK a mené une série d’attaques, les plus meurtrières des dernières années, enfonçant le sud-est à majorité kurde dans une guerre tous azimuts. Trente et un policiers et soldats sont morts en trois jours ; plus de cent depuis fin juillet. L’ampleur de la riposte est aussi allée crescendo. Non seulement des avions de chasse bombardent sans relâche les camps du PKK dans le nord de l’Irak, mais l’armée n’hésite plus à franchir la frontière. Mardi, deux bataillons des forces spéciales y ont fait une brève incursion.

Coupée du monde

Des civils perdent aussi la vie, plus nombreux chaque semaine. Comme cette fillette de 10 ans touchée devant sa maison à Cizre, district dont les habitants ont ordre de rester chez eux depuis le 4 septembre. Jeudi, la ville restait coupée du monde, coincée entre deux feux avec ses blessés et ses morts, dont on ignore encore le nombre. Le ministre de l’Intérieur, Efkan Ala, en annonçait 32 – « des membres du PKK », a-t-il dit, sans même mentionner les civils. Une délégation du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) tente depuis deux jours de marcher vers Cizre mais la police y fait obstacle.

Campagne de lynchage

Dans le reste de la Turquie, des métropoles de l’ouest aux stations balnéaires, des violences d’un autre genre ont éclaté depuis le début de la semaine. Voitures brûlées, commerces saccagés, passants lynchés à Izmir, Antalya, Kirsehir, Mugla… Motifs ? Ils parlaient kurde ; ils avaient « l’air » kurde ; leur enseigne porte un nom « de l’Est »… Des groupes ultranationalistes ont manifesté nuit et jour, leurs slogans « contre le terrorisme » dégénérant souvent en anathèmes racistes et en cris de vengeance. Leur cible privilégiée: les permanences du HDP, qu’ils accusent de soutenir le PKK. « Nous subissons une campagne de lynchage », a dénoncé Selahattin Demirtas, coprésident du parti, qui accuse le pouvoir et dit craindre une « guerre civile ».

<p class="regdt">Hors entre police et protestataires lors de manifestations contre les opérations militaires contre les militants Kurdes. Istanbul, le 19 août 2015.</p>

Hors entre police et protestataires lors de manifestations contre les opérations militaires contre les militants Kurdes. Istanbul, le 19 août 2015.

©AP/Cagdas Erdogan

Les violences ont aussi visé des sièges de journaux, comme Sabah et Hürriyet. Ce dernier, accusé d’être hostile au président Recep Tayyip Erdogan, a été pris d’assaut mardi par une centaine de partisans du chef de l’Etat. Plus grave : dans son éditorial de mercredi, un chroniqueur du journal Star (pro-gouvernement) a menacé de mort un confrère du Hürriyet. « C’est parce que nous avons été cléments que tu es encore en vie », a-t-il osé écrire au journaliste Ahmet Hakan.

Les leaders politiques, premier ministre compris, multiplient les appels au calme. « C’est impératif, car le pays risque de glisser non seulement vers un conflit ethnique entre Turcs et Kurdes, mais aussi vers un conflit entre Turcs eux-mêmes », s’inquiète le sociologue Halil Ibrahim Bahar, se référant à l’éditorial de Star.

Législatives anticipées

C’est pourtant dans ce contexte que les électeurs sont appelés aux urnes le 1er novembre, pour des législatives anticipées. Tayyip Erdogan assure que le vote se tiendra « quelles que soient les conditions ». Le chef du HDP, Selahattin Demirtas, le juge « impossible » dans l’est en l’absence d’un cessez-le-feu. Aux élections de juin, sa formation pro-kurde avait décroché 80 sièges au Parlement, privant le Parti de la justice et du développement (AKP) de sa majorité absolue. L’AKP a échoué à former une coalition, d’où ce scrutin anticipé.

Pas plus que ce climat de guerre ne facilite les élections, la campagne qui commence n’aide pas à calmer les esprits et à faire taire les armes. Le président Erdogan – qui souhaite que l’AKP puisse pouvoir à nouveau gouverner seul – explique aux électeurs que « la seule issue, ce sont les urnes ». Comprendre: l’instabilité politique a encouragé le PKK à reprendre les hostilités, un gouvernement AKP sera seul capable de rétablir l’ordre. Pour le HDP aussi, l’enjeu est crucial. En juin, c’est dans l’est et le sud-est qu’il avait fait ses meilleurs scores. Dans ces régions, la guerre pourrait dissuader ou empêcher des électeurs de voter.