Turquie : le “sultan“ Erdogan assoit son autorité

Elu président à 52 % des voix, l'ancien Premier ministre veut continuer à mener le pays de sa main de fer et faire oublier ses récents déboires en prônant la réconciliation. Objectif : le centenaire de la révolution kémaliste, en… 2023.

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Une victoire sans surprise

Une victoire sans surprise


11.08.2014Avec nos partenaires du journal suisse Le Temps
De son balcon, il a prononcé des mots forts, de sa voix de stentor. Parfois un peu effrayante, mais ambitieuse et volontaire. "Aujourd’hui, pour la Turquie, c’est le début d’une nouvelle ère, aujourd’hui, c’est le jour où la Turquie renaît de ses cendres pour devenir la nouvelle Turquie. […] Nous sommes tous les enfants d’un même ancêtre, d’une même culture, d’une même civilisation, d’une même histoire. Nos choix politiques peuvent diverger, nos styles de vie peuvent être différents, nos croyances, nos religions, nos confessions, nos valeurs, nos racines ethniques et nos langues peuvent ne pas être les mêmes."

Réconciliation, unité, donc, dans une nation très divisée : "Nous tous sommes les enfants de ce pays. Nous vivons tous à l’ombre de ce même drapeau frappé du croissant et de l’étoile. Chacun de nous est un peu le propriétaire de cet Etat. Avant d’être musulman, chrétien, israélite, assyrien ou yezidi, ce qui compte c’est d’être citoyen de Turquie. Avant d’être alévi ou sunnite, l’important, c’est la citoyenneté turque. Avant d’être turc, kurde, arabe, laze (habitant des régions qui bordent la mer Noire, ndlr), géorgien, bosnien, circassien, rom, avant d’être Arménien, ce qui importe, c’est la citoyenneté turque."

La mosquée historique d'Eyüp, à Istanbul
La mosquée historique d'Eyüp, à Istanbul
Le rite de la prière

Mais avant ce prêche, il n’aura donc fallu qu’un tour au premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, pour être élu ce dimanche 10 août président de la République, lors d’un scrutin disputé pour la première fois au suffrage universel direct. Il a obtenu 52,1% des voix, selon des résultats provisoires diffusés par les télévisions turques. Sitôt connus ces résultats, celui qui dirige de facto le pays depuis 2003 s’est rendu à la mosquée historique Eyüp Sultan d’Istanbul – lieu saint consacré à un compagnon et porte-étendard du Prophète, mort sous les murs de la ville en 670 – pour prier, comme le faisaient les sultans ottomans avant de monter sur le trône.

Le geste en dit long. "Erdogan, le nouveau sultan" : c’est le titre repris par Courrier international, qui traduit un article pour le moins critique de Hürriyet Daily News, fustigeant une campagne électorale qui "aura été l’une des plus vulgaires, irrespectueuses et haineuses que la Turquie ait jamais connues". Il faut aussi regarder à ce propos sur YouTube l’édifiant film d’animation de campagne (film muet) pour évaluer la propagande qui a convaincu les électeurs.

Corruption et dérive autocratique

Dans les faits, Erdogan veut réaliser son rêve de maîtrise absolue sur la Turquie, même s’il est de plus en plus contesté. Dénoncé comme un "dictateur" par la rue pendant les émeutes de juin 2013 et considéré comme un "voleur" depuis sa mise en cause, l’hiver dernier, dans un scandale de corruption sans précédent qui a fait trembler son régime sur ses bases, il entend néanmoins renforcer les prérogatives exécutives du chef de l’Etat.

Le Figaro abonde, qui écrit que "l’homme fort d’Ankara n’a désormais presque plus aucun obstacle pour devenir encore plus fort". Il a déjà déclaré qu’il entendait mener "une présidence active, alors que la Constitution turque prévoit un régime parlementaire où le président de la République ne possède que des pouvoirs symboliques. Erdogan, lui, souhaite changer la Constitution pour passer à un système présidentiel. Il pourra "ainsi continuer à diriger le pays d’une main de fer, comme il le fait depuis quelques années, après avoir mis fin à la tutelle des militaires".

“Il décuple la force de la Turquie“ proclame ce slogan électoral.
“Il décuple la force de la Turquie“ proclame ce slogan électoral.
Un gouvernement à sa botte

"Au vu de l’écart entre les résultats des différents candidats, commente Radio France internationale, c’est une victoire franche et sans contestation, comme l’annonçaient les enquêtes d’opinion." Erdogan "a pleinement remporté son pari d’être largement élu, donc légitimé par le vote populaire. […] Ce résultat tourne indiscutablement une page de remous, de contestation et de doutes" pour le Parti de la justice et du développement (AKP).

Alors bien sûr, "Erdogan va maintenant installer un gouvernement à sa botte, modifier la Constitution pour instaurer le régime présidentiel ou semi-présidentiel, et avancer le scrutin législatif prévu normalement pour le printemps prochain, pour filer sereinement vers son prochain objectif".


Le symbole kémaliste

L’écrivain et politologue Ahmet Insel confirmait d’ailleurs dimanche soir dans le Forum radiophonique de RTS Info que le but ultime d’Erdogan était bien de rester au pouvoir jusqu’en 2023, après un deuxième mandat présidentiel de cinq ans. Il pourrait alors célébrer triomphalement – et paradoxalement – le centenaire de la révolution kémaliste : le 29 octobre 1923 était proclamée la République de Turquie, et  Mustafa Kemal Atatürk aussitôt élu président, après l’abolition, une année plus tôt, du sultanat.

Mais pour l’heure, le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine pense tout de même que tout n'est pas rose pour Erdogan, qui risque bien de voir la croissance du pays entravée par les guerres toutes proches en Syrie, en Irak et en Ukraine, trois de ses voisins.

La revanche d'Erdogan sur Atatürk ?

10.08.2014Par François-Xavier Freland
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