Turquie : quelle nouvelle donne internationale après le putsch manqué ?

(illustration : AP/Fotolia/M-SUR)

Près d'un million de personnes sont venues acclamer dimanche 7 août à Istanbul le président Recep Tayyip Erdoğan, qui rencontre ce mardi Vladimir Poutine à St Petersbourg. Le pouvoir turc se durcit, doublé de revirements surprenants. Quels changements d'alliances stratégiques internationales la Turquie est-elle en train de mener ?

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La demande d'extradition de la Turquie de Fethullah Gülen (accusé d'avoir organisé le coup d'Etat depuis l'étranger) auprès des Etats-Unis survient alors que le président Recep Tayyip Erdoğan semble moins enclin à aider ses alliés de l'OTAN. L'Union européenne reste muette, alors que le président turc parle de rétablir la peine de mort, et va rencontrer demain mardi 9 août Vladimir Poutine, le chef de l'Etat russe.

La démocratie turque se transforme à grands pas en régime autoritaire, et dans le même temps, semble opérer des changements significatifs dans ses alliances stratégiques. Y-a-t-il une nouvelle géopolitique turque en cours de construction ? Entretien avec Bayram Balci, chercheur au CNRS, spécialiste en science politique et civilisation arabo‐ islamique.


Les Occidentaux ont laissé les Turcs seuls
Recep Tayyip Erdoğan

Erdoğan, à la suite du putsch manqué semble changer d'alliés dans les mots, tout du moins. Les Etats-Unis, l'OTAN, sont-ils devenus encombrants ?

Bayram Balci : On a l’impression depuis quelques semaines que la Turquie essaye de prendre ses distances avec l’Occident, pour se rapprocher de l’autre, c’est-à-dire de la Russie et des régimes autoritaires, etc… Mais ce n’est pas une tendance nouvelle, puisqu’on la trouve déjà en 2010, quand la Turquie a eu un positionnement particulier vis-à-vis de l’Iran.

Bayram Balci, chercheur au CNRS, spécialiste des relations entre islam et politique dans l’espace post-soviétique et sur la Turquie dans son environnement régional.

C’est là qu’elle a commencé à sembler moins solidaire de ses alliés occidentaux, avec une proposition pour trouver une solution dans le dossier du nucléaire iranien aidée du Brésil, par exemple. Cet engagement turc envers l’Iran était dû à des raisons historiques et économiques, puisque l’Iran est un grand voisin, très important, mais aussi, à l’époque, dans le cadre de la montée en puissance des émergents. La Turquie avait le vent en poupe en 2010, d’un point de vue économique et dans sa politique étrangère, elle s’est alors permis des libertés, même avec l’OTAN.  Pas pour se rapprocher de la Russie ou de la Chine, à cette époque, mais pour devenir un acteur autonome.

Vis-à vis de l'UE, à quoi joue Erdogan ?


B.B : Pour l’instant, depuis les engagements pris au mois de mars entre la Turquie et l’Union européenne, ce sont les Turcs qui tiennent leurs  promesses, et pas les Européens.  Le flux de migrants depuis la Turquie vers la Grèce a baissé, alors que l’aide européenne promise en échange n’est toujours pas arrivée. La levée de visas pour les Turcs n’est, elle non plus, pas effectuée. Dans cette affaire, les Turcs ont une attitude inacceptable, avec le rétablissement probable de la peine de mort, mais les Européens aussi, puisque si les accords entre les deux cessaient, ça ne changerait pas grand-chose.  Avant il y avait une carotte et un bâton entre l’UE et la Turquie avec la possibilité d’intégration de la seconde dans la première, mais aujourd’hui, tout ça étant abandonné, l’UE fait des reproches à la Turquie, sauf que la Turquie fait ce qu’elle veut puisqu’elle sait qu’elle n’aura pas de contrepartie. Il n’y a même pas de réprimande possible.

La Russie deviendrait un allié plus intéressant ?

B.B : Il y a un rapprochement, il y a un dialogue, il y a une affinité entre les deux dirigeants qui ont le même tempérament politique, mais cela ne signifie pas qu’il y a une rupture complète avec l’Occident et une intégration avec le Groupe de Shangaï de la part de la Turquie. La Turquie est déjà trop engagée avec l’Occident, et même s’il y a un rapprochement avec la Russie depuis quelques semaines il y a encore beaucoup de tensions entre les deux pays. Sur la crise syrienne ils sont loin d’être d’accord, particulièrement sur l’aide que la Russie apporte au PKK. Ce rapprochement montre surtout à quel point la Turquie est isolée.

Peut-on parler d'un reconfiguration de la stratégie internationale turque, sous l'effet du changement de régime causé par le putsch ? Quelle serait cette nouvelle géopolitique qu'Erdogan pourrait mettre en œuvre ?

B.B : On n’est pas encore rentré dans une nouvelle reconfiguration, il n’ y a pas de vraie rupture, mais cela pourrait être le début. Parce que la Turquie s’est sentie très seule dans la crise syrienne et abandonnée par ses alliés. C’est dans ces conditions  là qu’elle a fait des choix, et a parfois joué avec le feu. D’où le rapprochement avec la Russie, surtout quand on voit que pendant le coup d’Etat, les Occidentaux ont très mal joué. Le mépris envers la politique autoritaire d’Erdogan a fait que les Occidentaux ne se sont pas précipités pour l’aider, alors que les militaires auraient pratiqué une politique encore plus autoritaire et auraient précipité la Turquie dans la guerre civile. Si les accords entre l’Occident et la Turquie, à long terme, ne sont pas maintenus, que les choses se détériorent, il pourrait y avoir un axe Russie-Turquie-Iran qui se dessine. Mais pour la Turquie c’est compliqué, parce qu’elle est encore trop ancrée à l’Occident, et qu’elle appartient à plusieurs mondes et qu’elle aura du mal à se positionner.