Turquie : Recep Tayyip Erdogan inaugure un palais à sa démesure

Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre truc © AFP
Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre truc © AFP

Ce n’est pas la Maison-Blanche mais un Palais blanc que le président turc Recep Tayyip Erdogan a inauguré ce 29 octobre, jour de Fête de la République. Un monument tout en symboles, que l’indétrônable leader a voulu à sa mesure: démesuré.

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Son nom, d’abord, Palais blanc, «Ak saray», où l’on retrouve le «Ak» de «Ak Parti» ou AKP, le Parti de la justice et du développement fondé en 2001 par Erdogan lui-même. «Ak» signifie blanc: la blancheur des mains propres que les dirigeants de l’AKP – issus de partis islamistes – promettaient à leurs électeurs face aux «magouilles» des prédécesseurs.
Une enquête anti-corruption ouverte en décembre 2013 – dont la justice a déjà blanchi une partie des protagonistes – aurait pu entacher cette image immaculée. Elle n’a pas empêché l’AKP de remporter les élections locales en mars, puis la présidentielle en août, au suffrage universel. Recep Tayyip Erdogan aime à le répéter: il n’est peut-être que le douzième président en 91 ans de République, mais il est le premier élu par le peuple.
Son slogan fétiche: «la nouvelle Turquie». Une Turquie forte dotée d’un président fort, quand bien même la Constitution ne prévoit rien de tel. Quant au siège historique de la présidence, le Palais de Çankaya, où ses onze prédécesseurs ont tous élu domicile, il ne pouvait imaginer y résider.
 
Signe qui ne trompe pas: du début des travaux en 2012 jusqu’à l’élection présidentielle en août 2014, personne ne parlait du chantier comme du futur palais présidentiel. Il était présenté comme celui des bureaux du Premier ministre, fonction qu’occupait à l’époque Recep Tayyip Erdogan. Quoi qu’il arrive, le plus colossal des palais devait lui revenir. Le Premier ministre désigné fin août, Ahmet Davutoglu, héritera donc de Çankaya.
Ces derniers jours, les ouvriers travaillaient d’arrache-pied, polissant le marbre des sols, plantant les derniers arbres, pour la date fatidique du 29 octobre, jour de fête nationale. Le président et son épouse, Emine Erdogan, devaient accueillir ce soir-là quelque 3000 invités dans la grande salle de réception. Un faste annulé à la dernière minute, en raison d’un grave accident survenu mardi dans une mine du pays.


Le protocole devra donc attendre fin novembre – date annoncée du déménagement – pour découvrir les 200?000 mètres carrés du nouveau complexe et son architecture dite néo-seldjoukide, en référence au peuple turc islamisé qui s’est lancé au XIe siècle à la conquête de l’Anatolie, ouvrant la voie aux Ottomans. Une ascendance glorieuse dont Recep Tayyip Erdogan se revendique pleinement. Dans ses discours, une phrase revient souvent: «Notre chemin est celui du sultan Alp Arslan, d’Osman, de Mehmet le Conquérant, de Soliman», sans oublier Mustafa Kemal, surnommé Atatürk (le père des Turcs), et que l’actuel président rechigne à désigner ainsi.
 
D’ailleurs, le fondateur et premier président de la République de Turquie se retrouve au cœur d’une des controverses qui entourent la construction du Palais blanc. L’emplacement n’a pas été choisi au hasard: au cœur d’un immense espace boisé d’Ankara, acquis par Atatürk en 1925 pour y construire une ferme, légué à la République en 1937. La zone est connue sous le nom de Ferme forestière d’Atatürk (AOÇ) et ses produits fermiers sont vendus sous cette appellation dans toute la Turquie.
Or, l’AOÇ ne figurait pas sur les invitations à la réception du 29 octobre: la présidence lui a préféré le nom de Bestepe, quartier de la capitale où est située la ferme. «Ils effacent Atatürk!» s’est insurgée Gülsün Bilgehan, députée du parti kémaliste CHP (Parti républicain du peuple).
 
Les travaux de l’édifice ont également suscité la colère des défenseurs de l’environnement, d’autant qu’ils ont été achevés à marche forcée, malgré une décision de justice exigeant l’interruption du chantier en mars. Recep Tayyip Erdogan avait été, là encore, intraitable et sûr de lui: «Qu’ils détruisent [ndlr: le palais] s’ils en ont la force! Je l’inaugurerai, et je m’y installerai.»
 
 
Article à lire sur le site du journal Le Temps.