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Turquie : un syndrome de Stockholm ?

L'arrière d'un camion à l'effigie du président turc, près d'Istanbul ce 17 août 2016.
L'arrière d'un camion à l'effigie du président turc, près d'Istanbul ce 17 août 2016.
(AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Plus de 130 organes de presse ont été fermés en Turquie depuis la mise en place de l'état d'urgence peu après le coup d'Etat. Au total, près d’une centaine de journalistes sont incarcérés. Selon la Fédération européenne des journalistes (FEJ), la Turquie est le pays où sont emprisonnés le plus grand nombre de journalistes. Comment exercer ce métier dans la Turquie d’Erdogan ? Mine Kirikkanat, éditorialiste au journal d’opposition Cumhuriyet nous livre son témoignage.

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Mine Kirikkanat au Salon du livre, à Paris, en 2010.
Mine Kirikkanat au Salon du livre, à Paris, en 2010.
(cc/Wikipedia/Ji-Elle)
TV5Monde : Can Dündar a annoncé le lundi 15 août sa démission de la rédaction en chef du journal Cumhuriyet. Quel impact cela aura-t-il pour le journal ?

Mine Kirikkanat : Il n'y aura pas d'impact, parce que cela fait déjà plus d'un mois qu'il ne dirige plus le journal. Il continue son travail en tant qu'éditorialiste, mais l'annonce de sa démission n'avait pas encore été faite. Depuis un mois, c'est un autre collègue qui dirige le journal.
Can Dündar recevait des menaces de mort puisqu'un journal islamiste, Yeni Şafak, a donné son adresse. C'était quelque chose d'ambigüe, c'était une façon de le désigner comme cible. Après cela, depuis la tentative de coup d'État, les deux juges qui avaient libéré Can Dündar et son collègue ont été limogés de la Cour constitutionnelle. Dans son dernier éditorial, dans lequel il dit au revoir à ses compagnons et annonce qu'il va continuer en tant qu'éditorialiste, il souligne cela : comme son procès est toujours en cours (il a été condamné en première instance mais attend une décision en appel, ndlr), qu'il s'agissait d'une libération sous conditions et que les deux juges l'ayant décidée ont été limogés, il est clair qu'à l'issue du procès il serait condamné. Il ne vit plus en Turquie et est parti à l'étranger. Il continuera sans doute à écrire ses articles de loin, où il est en lieu sûr avec sa famille.


TV5Monde : De nombreux mandats d'arrêt ont été prononcés à l'encontre de journalistes ces dernières semaines, notamment de journalistes du journal Zaman. Plus d'une centaine de titres ont également été fermés. Comment travaillent les journalistes en Turquie aujourd'hui ? Vous sentez-vous surveillés, y a-t-il de l'auto-censure ?

M.K. : Il y a de tout : de l'auto-censure, des menaces, et la censure tout court. Il est très difficile de travailler en tant que journaliste en Turquie.
Zaman était, il est vrai, un quotidien très prononcé. Mais, plutôt qu'un quotidien d'information, c'était un quotidien de manipulation de la communauté Gülen, qui aurait fait la tentative de coup d'État. Pour ma part, je suis dans une situation très difficile car je ne peux soutenir personne. Ni le gouvernement d'Erdogan, ni le parti AKP, ni la communauté Gülen. Zaman n'est pas un quotidien que je porte dans mon cœur. Fallait-il le fermer ? Je n'en sais rien. Bien avant le coup d'État militaire, il avait été mis sous tutelle du gouvernement. Alors, pourquoi le besoin de le fermer a-t-il été éprouvé ? C'est difficilement explicable. Il se dit que c'était le journal le plus distribué du pays, avec un million d'exemplaires, mais gratuitement. Peut-être est-ce pour couper le pont de financement de ce journal qu'il a été décidé de le fermer. Un autre quotidien, Özgür Gündem, qui était en quelques sortes le porte-parole du PKK, vient d'être fermé. Aujourd'hui, faire un vrai journal est vraiment très difficile.


TV5Monde : Existe-t-il un risque d'interdiction de Cumhuriyet ? Comment est le climat actuel par rapport à la période d'emprisonnement puis de procès de Can Dündar et d'Erdem Gül ?

M.K. : Le climat est pire qu'à l'époque du procès. Cumhuriyet peut être fermé d'un moment à l'autre. Il faut faire très attention. Je souhaite beaucoup de courage au collègue qui dirige le journal. Au moindre faux-pas qui, par exemple, soutiendrait la non-fermeture des organes du PKK ou de Fethullah Gülen, Cumhuriyet aussi serait fermé. C'est très dur. En plus, il n'y a aucune issue, aucune instance qui puisse se dresser contre ce qu'il se passe. Les partis d'opposition sont dans un état minable. Ils sont muselés.
Le soutien à Erdogan, lui, a gagné trente points. Il a maintenant 70 % d'opinions favorables, qui le saluent comme le sauveur de la Turquie. Un syndrome de Stockholm se répand. Comme il n'y a aucun espoir en l'avenir, certains s'accrochent à celui qui les domine, même s'il leur fait mal. On ne peut pas expliquer cela autrement.


TV5Monde : Cela fait plus d'un mois maintenant que la tentative de coup d'État a eu lieu. Comment vivez-vous cette période ?

M.K. : Je suis un électron libre. Je n'ai jamais été pour l'autorité, aussi bien dans l'opposition qu'au pouvoir. Je m'y suis toujours opposée, même au sujet de plus petit pouvoir d'un petit parti d'opposition.
La communauté Gülen, je la dénonce depuis 2006. J'ai réalisé des articles très poussés. C'est moi qui, par exemple, ai décrit son organigramme : la communauté Gülen a été organisée sur le modèle de l'Opus Dei. J'ai mené des recherches très poussées sur cette communauté, que j'ai toujours critiquée et dénoncée dans l'opinion publique. En parallèle, je suis déjà une opposante depuis très longtemps. Mais je trouve que les partis de l'opposition sont vraiment minables.
Donc, pour une fois, cette impartialité consistant à rejeter tout le monde c'est-à-dire aussi bien le parti au pouvoir que ceux de l'opposition, me sert. Je pense que je ne suis pas visée pour l'instant. Mais cela devient de plus en plus difficile d'écrire librement. Je fais très attention dans mes articles, mais aussi à toujours rester la même. Je suis tellement désespérée qu'on ne peut plus me faire peur. Le désespoir me mine parce que je ne vois pas d'issue. Je vois l'avenir en noir.