Turquie : une politique étrangère qui se cherche

Le drapeau turc /Photo AFP
Le drapeau turc /Photo AFP

En ce jour de 90e anniversaire de la République, le premier tunnel ferroviaire sous le Bosphore, reliant l'Asie à l'Europe, a été inauguré. Tout un symbole pour la Turquie. Née un 29 octobre 1923, la République turque aspire aujourd’hui à une image de démocratie à part entière. Avec sa candidature à l’Union européenne, en 1999, la consécration, enfin, pointait à l’horizon. Mais depuis, les négociations se sont éternisées et, dans le pays, l’élan pro-européen est retombé.  Aujourd’hui, la Turquie désenchantée doit se repositionner sur l’échiquier géopolitique. Le point sur une politique étrangère qui peine à se projeter dans l’avenir avec deux spécialistes de la Turquie, Didier Billion et Hamit Bozarslan. 

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L’Europe : mirage ou course d’obstacles ?

Voici dix ans à peine, tout semblait possible entre la Turquie et l’Union européenne. De cessez-le-feu avec les rebelles kurdes du PKK en mesures de démocratisation, le gouvernement ne ménageait pas ses efforts pour lever les réserves formulées par l’Union. Et c’est tout un pays qui avait à cœur de montrer qu'il était capable d'intégrer l'Europe, comme pour prendre une revanche sur l’Histoire. Mais depuis 2010, les discussions sont au point mort. Entre 2003 et 2013, il n’a pas fallu plus de dix ans à la Croatie pour entrer dans l’Union européenne. La Turquie, elle, avait déposé sa demande dès 1987 et est officiellement candidate depuis 1999.

Après avoir suscité un immense enthousiasme en Turquie, l’adhésion du pays à l’Union européenne semble n’être plus qu’une chimère. Que s’est-il passé ? Certes, la question kurde reste en suspens : pour que le gouvernement concède une amnistie générale en faveur des rebelles du PKK, il faudrait un changement radical auquel il n’est pas encore prêt. Certes, la confessionnalisation du pouvoir, qui se radicalise dans le sillage du conflit syrien, suscite la méfiance de l’Union. Certes, l’horizon s’assombrit avec la menace d’une crise économique et les remous sociaux de l'été 2013, qui allaient bien au-delà d'une contestation d'indignés ou d’écologistes. « Entre l’Union européenne et la Turquie, explique Hamit Bozarslan, de l'Institut des hautes Etudes en Sciences sociales, il y avait plus d'espoir que de dynamique. De la part de la Turquie, il y avait une part d'improvisation et de projection de sa puissance, mais pas de vraie volonté ni de vrai projet politique. Et puis les négociations traînant de part et d'autre, la morosité s’est installée et les masques sont tombés… »

Est-ce à dire que personne n’y a jamais vraiment cru ? Il faudra attendre encore plusieurs décennies pour voir si l’intégration européenne n’était qu’un gigantesque malentendu ou davantage une course d’endurance, avec ses pointes et ses ralentis. « A force d'avaler les couleuvres européennes, les Turcs sont au bord de l’indigestion, explique Didier Billion, directeur-adjoint de l'Institut de Relations internationales et stratégiques. Mais malgré le dépit ambiant, ils peuvent poursuivre leurs perspectives européennes tout en développant d'autres orientations dans les périodes de creux. »

Les drapeaux européen et turc / Photo AFP
Les drapeaux européen et turc / Photo AFP
Le monde arabe : des hauts et des bas

A la fin des années 2000, tandis que retombait l’élan pro-européen, la Turquie a voulu surmonter sa solitude en s’investissant massivement au Maghreb et au Moyen-Orient. Des choix qui ont été rapidement compromis par les printemps arabes et la crise syrienne. « En Égypte, la Turquie a tenté de se rapprocher des Frères musulmans, explique Hamit Bozarslan, puis elle s’est retrouvée dans une position délicate après leur éviction du pouvoir, notamment face à l'Arabie saoudite, qui soutient les putschistes. En Libye, elle a trop traîné à lâcher Kadhafi, ce qui lui a valu une hostilité affichée. » Et pourtant, malgré les crises ouvertes avec l'Égypte, l’Arabie saoudite, et même l’Iran et Israël, le déploiement turc dans le monde arabe n’est pas un échec total : « Avec un peu de recul, explique Didier Billion, les chiffres des échanges économiques avec les pays du Maghreb, par exemple, sont à la hausse depuis une quinzaine d’années, même si la progression n’est pas linéaire. »

A la conquête de l’Afrique

Autre axe de développement politique et économique, l’Afrique subsaharienne était, hier encore, terra incognita pour la Turquie. Aussi sa progression y apparaît-elle d’autant plus spectaculaire sur tous les plans - commercial, culturel, diplomatique. « Voici à peine dix ans, voir des africains à Istanbul, ville cosmopolite s’il en est, était exceptionnel. Aujourd'hui, ce n’est plus extraordinaire, y compris dans les milieux universitaires ; un certain nombre d’Africains francophones étudient à l'université francophone de Galatasaray, par exemple, ce qui est révélateur. » Reste que, partie de rien, la présence turque en Afrique subsaharienne demande encore à s’affirmer.

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et le président sénégalais Macky Sall, le 10 Janvier 2013 à Dakar / Photo AFP
Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et le président sénégalais Macky Sall, le 10 Janvier 2013 à Dakar / Photo AFP
L’Asie centrale : la grande illusion

Au début des années 1990, l’Union soviétique éclate et en Turquie, c’est l’euphorie. Les « cousins turcophones », que sont le Kazakhastan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan ou le Turkménistan vont devenir le nouvel eldorado turc. Quelques années plus tard, le rêve a fait place au réalisme. Les Turcs, qui considéraient l’Asie centrale comme un tout, se sont rendus à l’évidence : après des décennies d’influence soviétique, chacun de ces pays tenait à affirmer ses spécificités. « Une fois leur indépendance gagnée, ils ont voulu s'imposer en tant qu’Etats à part entière, et surtout pas inféodés à la Turquie,  explique Hamit Bozarslan. Aujourd’hui, des villages jumelés en France et en Allemagne communiquent plus que la Turquie et l'Asie centrale, qui n'étaient pas du tout en demande d'ouverture. »
Les Turcs ont aussi tenté de s'implanter via un réseau d’écoles missionnaires, notamment celles de Fethullah Gülen, souvent mal perçues par les sociétés post-soviétiques hostiles à toute idée de religion ; certaines organisations ont même été interdites.

La dynamique économique, elle non plus, n’a pas répondu aux attentes. Reste que des bases solides ont été posées pour des relations profondes et durables, à défaut d’être intenses. Les grandes entreprises de construction turques qui se sont ruées sur l’Asie centrale post-soviétique, par exemple, sont encore bien implantées.
Si la réussite de la Turquie en Asie centrale n’a pas été à la hauteur de ses espérances, c’est aussi que les républiques d’Asie centrale ne manifestent aucune volonté de quitter la sphère russe : « Elles sont ravies de rester sous le parapluie de Moscou qui protège leurs régimes autoritaires et assure leur défense », constate Didier Billion.

Le président russe Vladimir Poutine / Photo AFP
Le président russe Vladimir Poutine / Photo AFP
La Russie : des relations apaisées

Face aux atermoiements de l’Union européenne, le Premier ministre turc Erdogan a évoqué à plusieurs reprises l’éventualité d’intégrer d’autres entités, comme l’Organisation de coopération de Shanghai. Plus facile à dire qu'à faire, au vu du contexte géostratégique : « La Russie protège l'Arménie et soutient le régime de Damas, auquel la Turquie se montre ouvertement hostile, explique Hamit Bozarslan. Elle est aussi proche de l'Iran, avec lequel la Turquie entretient des relations tendues. »
Et pourtant, entre les ennemis historiques, le rapprochement, aujourd’hui, est réel, même s’il est essentiellement lié à des contraintes énergétiques, puisque la Turquie est dépendante du gaz et du pétrole russes. « Russie et Turquie restent dans un jeu de rivalités mais ne sont plus, depuis une dizaine d'années, les adversaires qu'elles étaient. Elles sont passées à un jeu de nécessité fonctionnelle réciproque, avec une part de méfiance et un conflit d'influence au Caucase », explique Didier Billion.

« Un bateau ivre »

Alors de qui se rapproche la Turquie ? « De personne, affirme Hamit Bozarslan. Le pays est aujourd’hui un bateau ivre sur la scène internationale, avec une politique étrangère qui s'improvise  au fil des événements. » Le blocage avec l'Union européenne n'en est pas la cause, mais un élément parmi d'autres. A l’heure actuelle, il reste impossible d’affirmer de quoi la politique étrangère de la Turquie sera faite en 2020. Et cela dépend en grande partie de la donne intérieure à l’issue des trois élections - municipale, législative et présidentielle - prévues entre mars 2014 et juin 2015.