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Ukraine : état des lieux d'un pays en crise

Un char ukrainien dans la région de Donetsk ©AFP
Un char ukrainien dans la région de Donetsk ©AFP

Après quatre mois d’un conflit, dans l’Est du pays, qui a fait plus de 1300 morts, l’Ukraine ne parvient toujours pas à sortir de la crise politique. Pendant que la situation des populations empire à Donestk et Lougansk, prises en étau entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, l’Europe impose des sanctions économiques et la Russie envoie un convoi humanitaire controversé.

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Chaque jour, les morts tombent par dizaines.  Selon les dernières déclarations de l’ONU, le nombre de victimes du conflit ukrainien a doublé ces quinze derniers jours. Une accélération qui porte à plus de 2 000 le nombre de tués entre la mi-avril et le 10 août. Un conflit meurtrier sans issue, pour l’instant,  et qui scinde un peu plus le pays en deux : Ukrainiens d’un côté, et pro-Russes de l’autre.

Ces derniers jours, les militaires ukrainiens ont repris plusieurs villes de l’est du pays. Objectif ? Resserrer l’étau autour des deux bastions séparatistes pro-russes : Donetsk et Lougansk (voir notre carte).




Ces avancées coûtent chers à l’Ukraine, en pleine déroute économique et politique. Fin juillet, le président Petro Porochenko a révélé que le pays dépensait quotidiennement 4 millions d’euros pour financer cette opération militaire dont le succès conditionne,  selon certains observateurs, la stabilisation générale du pays. Sous pression, Kiev doit régler ce problème en interne avant les prochaines élections parlementaires d’octobre prochain.

Les habitants des villes de Donetsk et Lougansk vivent dans des conditions de plus en plus difficiles, sans eau ni électricité, et avec des réserves de nourriture qui s’amenuisent.  Au moins 285 000 personnes ont déjà fui les zones de combats, selon les Nations unies. « Les 2/3 des réfugiés étant en Russie, on ne voit pas très bien l’Europe aller aider ces populations là-bas », expliquait mercredi 13 août sur note antenne Nina Bachkatov, professeure à la faculté de droit et de science politique de Liège en Belgique.  « Et pour les personnes qui sont restées à l’intérieur de l’Ukraine, c’est un problème logistique d’acheminer cette aide jusqu’à eux. »

La Russie a cependant décidé d’agir en organisant un convoi humanitaire pour répondre à leurs besoins : plus de 200 camions chargés de vivres progressent lentement vers l’Est de l’Ukraine. Kiev et les pays occidentaux y voient une incursion militaire russe déguisée en aide humanitaire (voir le sujet ci-dessous). Jeudi 14 août, l’avancée de l’armée ukrainienne a permis à Kiev de prendre le contrôle de la route entre le bastion insurgé de Lougansk et la frontière russe. Un mouvement qui coupe l'itinéraire que devait emprunter le convoi.

15.08.2014Récit d'Amélie Cano, A.Marty
Ukraine : état des lieux d'un pays en crise

Comme en réaction à la progression de l’armée ukrainienne, deux chefs rebelles, dont le ministre de la Défense de la République populaire auto-proclamée de Donestk, Igor Strelkov, ont démissionné jeudi 14 août.

Comment donc cette avancée rapide des forces ukrainiennes est–elle possible? Quelle est la situation générale politique et économique du pays ? Réponses avec Charles Urjewicz, professeur à l'Inalco.

Un garde-frontière ukrainien ©AFP
Un garde-frontière ukrainien ©AFP

Entretien

Comment les forces ukrainiennes ont-elles pu aussi regagner du terrain aussi rapidement ces derniers jours ?

Charles Urjewicz : Il faut voir les choses avec réalisme. Ce que l’on appelle les séparatistes, ne représentent au mieux, que quelques milliers d’hommes. Ils ne sont pas organisés comme une armée classique et évoluent dans un environnement urbain, industriel. C’est-à-dire difficile pour une armée classique, mais aussi pour des individus confrontés à une force de frappe. 

En face, il y a une armée qui, pour être déficiente, n’en dispose pas moins de toute une série de moyens militaires : de l’armement lourd, des blindés, une aviation, … Même s’il est vrai que les séparatistes ont réussi à descendre quelques avions des forces aériennes ukrainiennes.

Le problème, c’est que les séparatistes eux-mêmes sont piégés au milieu d’une population affolée, car tout le monde n’a pas pu fuir.

Toute la question qui se pose ici, c’est le coût politique de cette avancée. Comment gérer l’après ? Ce qui se passe aujourd’hui dans l’est de l’Ukraine est tragique dans la mesure où l’on est en train de détruire des équilibres réels, peut-être précaires, mais qui avaient le mérite d’exister auparavant. 

On ne vivait pas dans l’hostilité les uns par rapport aux autres. Il n’y avait pas de méfiance à l’égard du voisin ukrainien, mais à l’égard de l’Etat.

©AFP
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Le sentiment de scission dans le pays entre Ukrainiens et pro-Russes est-il plus que jamais renforcé ?

C.U : Toute proportion gardée, et même si les rapports de force sont différents, j’ai l’impression de revivre les années 1990 en Tchétchénie et à Grozni. Bien sûr, l’armée ukrainienne n’est pas l’armée russe de l’époque, mais tirer sur ses propres villes a quelque chose d’effrayant.

Quelles que  soient les précautions prises à Kiev,  le résultat est là. La perception de la population de l’Est est celle d’une agression venue de Kiev. D’autant plus que je ne suis pas sûr que ce que l’on appelle les forces armées ukrainiennes soient toujours exemplaires car tous ceux qui se sont agrégés à l’armée ces dernières semaines : des éléments venus de Maïdan, mais aussi des éléments ultra-nationalistes. On a fait le plein, en quelque sorte, de ceux qui sont prêts à se battre pour la patrie avec, peut-être, un prix politique élevé à payer.

Il est essentiel, aujourd’hui, de conserver, non pas un sentiment national, parce qu’ils n’en sont vraiment pas là, à l’Est, mais le sentiment que l’on vit, malgré tout, dans l’Etat ukrainien, que l’on a des choses à partager, que l’on doit faire des compromis. La situation est telle que tout compromis semble impossible, que seul le rapport de force armé prédomine et peut conduire à une solution, peu importe qu’elle soit tragique ou pas.

Une mère et sa fille dans une cave à Donestk ©AFP
Une mère et sa fille dans une cave à Donestk ©AFP
La situation à l’Est de l’Ukraine a-t-elle empirée ou bien la région était-elle déjà d’une grande pauvreté ?

C.U : La situation globale de l’Ukraine est mauvaise. Il y a, d’un côté, le syndrome moscovite avec Kiev qui capte une grande partie des ressources du pays, avec des classes moyennes aisées que l’on a beaucoup vues dans la rue. Et puis, un certain nombre de régions sont tout simplement pauvres. Les situations économique et sociale sont très difficiles. Mais il est évident que l’on ne peut pas comparer l’avant et l’après.

Le problème des régions orientales de l’Ukraine, c’est la désindustrialisation qui a suivi la fermeture des mines ou la transformation des mines classiques offrant des salaires convenables, en mines illégales permettant d’exploiter les employés de manière éhontée.

C’est une région en voie de désindustrialisation rapide sans perspective de reconversion. Effectivement, les gens vivaient mal. Avant que la crise n’éclate à Kiev, il y avait un sentiment diffus que de l’autre côté de la frontière, russe, c’était tellement mieux. Tout est relatif, mais comparé à la situation globale de l’Ukraine et plus précisément de la zone orientale, la Russie semblait un véritable paradis. D’ailleurs, beaucoup de russophones partaient travailler en Russie toute proche, et ces gens parlent naturellement le russe. Ils avaient le sentiment d’être abandonnés par Kiev.

Ces gens vivent aujourd’hui dans la nostalgie de l’Union soviétique. Ce n’est pas une nostalgie idéologique mais matérielle. A l’époque, les salaires des mineurs étaient élevés. Ils se sentaient respectés, importants. Ces russophones qui vivaient en Ukraine n’avaient aucun sentiment national ukrainien. Ils avaient le sentiment d’être les citoyens de la grande Union soviétique.

Mais aujourd’hui, c’est la guerre. Les usines d’eau, d’électricité n’en distribuent plus, ce sont les bombes pleuvent. Les dégâts sont réels et avant tout psychologiques.

Petro Porochenko, le nouveau président ukrainien © AFP
Petro Porochenko, le nouveau président ukrainien © AFP
Dans le centre et l’ouest du pays, existe-t-il une volonté d’avancer, de construire l’avenir ?

Quand une partie du pays, non négligeable, est en état de guerre, il est difficile d’avancer vers des lendemains qui chantent dans le reste de l’Ukraine. Et puis, on a vu ce qui s’est passé ces derniers jours à Kiev : la démission du Premier ministre ukrainien, la peur d’une partie de la Rada (le Parlement, ndlr) de perdre des places aux prochaines élections législatives. La vie politique n’a pas réussi à avancer beaucoup, jusqu’à présent.

Et on ne peut pas dire que l’action des nouvelles autorités ukrainiennes ait été particulièrement bénéfique. L’abrogation de la loi sur la dualité des langues a été catastrophique à tous points de vue, c’est l’abrogation de la loi sur la dualité des langues. Elle a conforté le discours des séparatistes, tenus par les médias du Kremlin.

Le monde politique ukrainien s’est montré tragiquement incapable à s’adresser normalement aux citoyens ukrainiens de l’Est. Dans ces  conditions, on a pavé la route du séparatisme et de l’intervention du Kremlin.

Ce qui est très grave, c’est que  s’installe au sein de la population le sentiment que tous les politiques sont tous pareils, que rien ne peut bouger. Cela peut conduire, soit à une apathie dangereuse, soit à la montée des forces d’extrême droite, présentes à Maïdan, mais pratiquement absentes des urnes.

Le convoi humanitaire russe le 13 août 2014 ©AFP
Le convoi humanitaire russe le 13 août 2014 ©AFP
Pourquoi les Occidentaux s’impliquent si peu dans le conflit, hormis les sanctions économiques ?

Autant l’Union européenne a pu et donné l’impression de jouer un rôle positif en février 2014, autant aujourd’hui, les sanctions économiques sur la Russie ne pèsent en rien. Je suis consterné par l’incapacité occidentale à, non pas prendre en charge les affaires de l’Ukraine - ce n’est pas à nous de le faire - mais à peser.

L’Union européenne avait une occasion en or d’envoyer aussi deux cent camions vers l’Est de l’Ukraine en imposant aux autorités de Kiev la cessation des combats. Je crois que, psychologiquement, cela aurait été un moment très important pour les populations de l’Est qui auraient peut-être eu le sentiment que l’Occident était capable d’autre chose que d’aider les « fascistes » de Kiev. On ne l’a pas fait, Kiev non plus. Mais les autorités ukrainiennes et la direction actuelle de l’UE sont dépassées.

On laisse les deux protagonistes dans un face à face qui pourrait devenir tragique avec une Russie qui joue très habilement depuis quelques jours. Le convoi humanitaire est là pour en témoigner. Que propose-t-on d’autres ?

On voit mal l’Occident intervenir militairement en Ukraine. On atteindrait là un point de non retour. Mais d’un autre côté, on se demande à quoi servent les bons conseils que l’on donne aux Ukrainiens, incapables de proposer une alternative politique. Peut-être aussi parce qu’il  est trop tard. Il y a dans cette affaire une complexité que l’on ne mesure pas toujours.

Le président russe Vladimir Poutine en juin 2014 ©AFP
Le président russe Vladimir Poutine en juin 2014 ©AFP
Et Moscou ?

Moscou a beaucoup joué et manipulé. Mais, je pense que la Russie n’est pas prête à aller jusqu’au bout. On nous annonce une intervention directe des forces russes en Ukraine mais on ne voit toujours pas cela venir.

Le Kremlin est dans une situation très difficile, parce que son opinion publique a été chauffée de manière hystérique à travers les médias. Les Russes sont absolument persuadés que le pouvoir à Kiev, a été pris par une bande de « fascistes » dignes des nazis. Et puis, ils soutiennent de manière pathétique le juste combat de ceux qu’ici, on nomme ici les séparatistes.

La population est appelée à exprimer sa solidarité, et après ? Ce convoi humanitaire n’est pas suffisant. C’est une façon pour Poutine de jouer sur la fibre humanitaire et de détourner la critique : comment est-ce possible que l’on ne fait rien pour ces pauvres gens ?

Moscou est dans une situation difficile : comment répondre de son action ou de son inaction face à son opinion publique, comment mener les séparatistes à une négociation et dans quelles conditions ?

Tout le monde est piégé dans cette affaire. Les Ukrainiens, les Russes, les populations de l’Est qui vivent un drame que l’on n’évoque pas suffisamment, et puis, les Occidentaux dans cette affaire ne savent plus sur quel pied danser. Ils sont un allié de Kiev mais pour lequel ils ne sont pas prêts à se sacrifier.