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Ukraine : le regard de l'écrivain Vladimir Fedorovski

En pleine crise entre l'Europe et la Russie, Vladimir Fedorovski publie "Poutine, l'itinéraire secret", son trente-troisième livre rédigé en français. D'origine ukrainienne, l'auteur russe le plus édité en France y développe les théories et les raisons qui déterminent l'action du maître du Kremlin à l'égard de Kiev. Entretien avec l'écrivain, qui vit aujourd'hui à Paris.

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Quels sont vos liens avec l'Ukraine, aujourd'hui ?

Des liens très profonds. Moi qui ne signe jamais rien, j'ai été le premier signataire de la pétition contre l'arrestation de Ioula Timochenko, à l'époque - ce n'est pas que j'apprécie particulièrement la personne, mais plus par principe. J'ai soutenu avec conviction l'élan démocratique et le mouvement de lutte contre le régime corrompu de Ianoukovitch.

Ukrainien par mon père, j'ai hérité de son caractère "méridional". Mon côté diplomate vient de là, aussi, de mes racines dans ce pays au carrefour des civilisations. Nous, les Ukrainiens, sommes marqués par les mélanges, mais aussi par la férocité de l'histoire - au moins 6 millions de morts dans les années 1930, à cause d'une famine "socialement bénéfice", disait Staline. Et c'est pourquoi je suis atterré, humilié, par l'indigence diplomatique actuelle dans la crise ukrainienne. Par nature,  je suis partisan de la diplomatie, du compromis et de l'équilibre.


Comment le Russe que vous êtes vit-il son côté ukrainien ?

Je n'ai pas de problème à assumer à la fois mes racines russes et ukrainiennes. Et puis je suis aussi Français, maintenant. Je suis un Européen, avant tout. Ce qui me perturbe, en revanche, c'est la médiocrité de la période que nous vivons actuellement. Ce qui se passe à Odessa me perturbe particulièrement. C'est une ville unique de coexistence, un New York avant l'heure, où cohabitaient juifs, Grecs, Russes, Ukrainiens...

L'erreur est de ne pas prendre en compte l'héritage historique commun de ces nations, qui sont intimement liées. Le compositeur Tchaïkovski, la poétesse Akhmatova et tant d'autres personnages emblématiques de la Russie étaient en réalité d'origine ukrainienne.


La crise ukrainienne est due à une succession de ratages, dites-vous, qu'aurait-il fallu faire ?

J'ai été très marqué par cet épisode extraordinaire de l'histoire qu'a été la sortie du régime totalitaire soviétique pratiquement sans effusion de sang. C'était un exploit accompli, en parvenant à un équilibre des intérêts. C'était un cadeau à l'Histoire, même s'il a ensuite été gaché par les dérapages postcommunistes : corruption et anti-démocratie d'un côté, "cordon sanitaire" autour de la Russie et soutien à une Ukraine forte pour affaiblir la Russie côté occidental. Résultat de ces ratages : Poutine. Tout comme les humiliations du traité de Versailles avaient donné, en Allemagne, le résultat que l'on connaît. Il aurait fallu soutenir la démocratie en Russie en proposant un "plan Marshall". Les pays du bloc de l'Est étaient prooccidentaux, à l'époque. Mais la situation n'a pas été gérée de façon professionnelle.

Des manifestants ukrainiens à Kiev © AFP
Des manifestants ukrainiens à Kiev © AFP
Comment parvenir à un équilibre des intérêts ?

Si la nullité de l'escalade actuelle m'afflige, c'est que les intérêts des Russes, des Ukrainiens et des Occidentaux, en réalité, ne sont pas contradictoires. Tous ont besoin du gaz et du pétrole russe ; tous craignent une guerre civile qui provoquerait un exode massif et ingérable des populations. Personne n'a intérêt à un conflit généralisé et, déjà, tout le monde est perdant : la Russie  doit se tourner vers la Chine pour écouler son gaz face au blocage européen. L'équilibre des alliances au Moyen-Orient, entre chiites iraniens et sunnites d'Arabie, alliés de l'Occident, est perturbé. Hélas, ni Obama ni Poutine ni l'Europe n'ont beaucoup de marge de manoeuvre, désormais. Or si tout le monde est coincé, on va vers la guerre froide.

Ce qu'il faut avant tout, c'est un interlocuteur, un gouvernement légitime. Et puis l'idéal serait de trouver un Mandela, un homme qui connaisse la valeur du compromis pour apaiser le jeu. Il faut cesser de raisonner à court terme et renoncer à cette trilogie armes-propagande-guerre des services secrets qui, du point de vue d'un professionnel de la diplomatie, est la pire bêtise. Et surtout, il ne faut rien céder sur l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Lâcher le Dombass, de guerre lasse, serait une erreur dangereuse. Rationnellement, on sait ce qu'il faut faire, mais on est dans l'irrationnel, comme en 1914. C'est cela qui est dangereux.


D'où vient la détermination de Poutine en Ukraine ?

C'est une réaction liée à l'humiliation de la fin de l'ère soviétique due à l'inconsistance de Gorbachev. Au plan intérieur, Vladimir Poutine a contruit sa carrière sur ces postulats : "je ne recule pas" et "celui qui ne regrette pas l'Union soviétique n'a pas de coeur, celui qui la regrette n'a pas de tête". Il défend aussi une philosophie fondée sur des valeurs judéo-chrétiennes traditionnelles. Des valeurs qu'il considère trahies par une Europe qui tolère un islamisme modéré. Or pour lui, l'islamisme modéré, comme le bolchévisme modéré, n'existe pas.


Avec l'annexion de la Crimée, Poutine a-t-il tenté de créer une "cause nationale" pour neutraliser l'opposition dans son pays ?

Tout à fait. Si l'Ukraine a refusé l'association avec l'Union européenne, en novembre, c'est que la proposition de soutien de Poutine était bien plus intéressante que celle de Bruxelles. Mais Ianoukovitch, président faible et corrompu, n'a pas tenu la route. Poutine a alors dû camoufler l'erreur qu'il avait faite en accordant sa confiance à celui dont il avait sous-estimé les failles. Et lorsque celui-ci a chuté, il a voulu détourner l'attention en obtenant le rattachement de la Crimée. Ce n'était pas tant pour neutraliser une opposition qui n'est pas significative, car déjà muselée, mais le fait est qu'il a tout à fait réussi à consolider son assise sur l'opinion publique russe. Si Poutine a gagné la Crimée - ce qui coûte très cher à la Russie en fuite de capitaux - il a perdu l'Ukraine, car l'Occident est en train de gagner la guerre civile.

Vladimir Poutine © AFP
Vladimir Poutine © AFP
Les Français adorent haïr Poutine. Pourquoi ?

Ce n'est pas vrai ! La réalité, c'est que Poutine est de plus en plus populaire en France. C'est le piège du politiquement correct de croire le contraire. La presse le conspue, oui, mais dans l'opinion publique, sa posture de défenseur des valeurs traditionnelles et son mépris de la gauche caviar, à laquelle il assimile Obama, lui fait gagner du terrain. Car au-delà des intérêts concrets, il y a un vrai clivage idéologique entre Obama et Poutine.

Dans "Poutine, l'itinéraire secret", j'essaie de donner des clés pour comprendre le contexte géopolitique et rétablir certaines vérités : Poutine n'est pas Hitler, Poutine n'a pas 40 milliards d'euros dans les banques occidentales, comme on veut le faire croire. Ce serait trop facile de l'épingler si c'était vrai. Poutine est un illuminé qui dirige un régime corrompu, mais pas un homme d'argent.