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Ukraine : quel rôle pour l'Europe ?

“L'Ukraine en Europe !“ lors d'une manifestation à Kiev en décembre 2013 (photo AFP)
“L'Ukraine en Europe !“ lors d'une manifestation à Kiev en décembre 2013 (photo AFP)

La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, est arrivée à Kiev ce lundi après-midi. La raison : parler de la situation économique de l'Ukraine, après le départ à l'Est du pays du président déchu Viktor Ianoukovitch. Le président par intérim, Olexandre Tourtchinov, a évoqué dimanche un défaut de paiement imminent pour son pays, et le besoin impérieux d'une aide de 35 milliards de dollars (25,5 milliards d'euros). Eclairage avec Charles Urjewicz, professeur à l'Inalco.

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Catherine Ashton est à Kiev ce lundi 24 février pour évoquer la situation économique du pays. Quel rôle pourrait jouer l'Europe dans les prochains temps sur cette problématique ?


C'est la question. Depuis le début, il était clair que l'Union européenne (UE) serait amenée à jouer un rôle majeur dans la crise ukrainienne. Pendant quelques mois, on a pu sérieusement douter de sa capacité, ou du moins de sa volonté, de s'impliquer réellement. Aujourd'hui, on a l'impression qu'un pas important a été franchi, en particulier à la suite du voyage et de l'intervention tout à fait essentielle des trois ministres des Affaires étrangères à Kiev.

Il n'en reste pas moins que l'on peut se poser toute une série de questions graves quant à la capacité de l'UE de régler dans toute sa complexité, sa difficulté et sa gravité, la crise ukrainienne. Ce qui paraît tout à fait essentiel, c'est l'aspect financier. Tout le monde y pense, on ne parle plus que de cela. Or, lorsque Viktor Ianoukovitch avait mis en avant cette question, avançant un chiffre qui semblait totalement extravagant à l'époque, c'est à dire 50 miliards de dollars (36 milliards d'euros, ndlr) qu'il réclamait à l'UE pour, disait-il, pouvoir signer l'accord de partenariat dans de bonnes conditions, on s'était relativement moqué, on avait dit qu'il faisait monter les enchères un peu haut. L'UE, dans sa grande générosité, avait avancé 610 millions d'euros. Moscou avait annoncé 15 milliards de dollars (10,9 milliards d'euros, ndlr) ce qui avait donné à Ianoukovitch la "bonne raison" de ne pas signer et de se tourner plutôt vers un accord avec Moscou.

Jusqu'où l'UE est-elle capable d'aller ? Je crains qu'elle ne soit très timorée pour des raisons multiples, et souvent tout à fait honorables.

Charles Urjewicz (DR)
Charles Urjewicz (DR)
Cela signifie-t-il que les représentants de l'UE pourraient tenir le discours attendu, mais pas les actes nécessaires derrière ?

C'est plus profond que cela, dans la mesure où l'on entend depuis déjà quelques heures, sinon une journée ou deux, mentionner de manière récurrente le Fonds monétaire international (FMI). Il est évident que lorsqu'il un pays est en difficulté, chacun pense à la capacité d'intervention du FMI. Mais quel est le prix politique à payer ? Une fois que l'on a avancé les chiffres, que l'on peut discuter et que l'on peut négocier, la question est : quelles sont les conditions politiques, et surtout économiques et sociales, d'une telle implication, occidentale, en Ukraine ?

Le FMI prête de l'argent à des conditions très strictes sur le plan macroéconomique et sur le plan social. Peut-on sérieusement penser que cette institution technique, financière, aurait la capacité politique de régler la question ukrainienne ? Chacun pense à des expériences anciennes en Amérique latine, ou plus proches de nous du côté de la Grèce, tragiques. Qu'en sera-t-il de l'Ukraine ? Ce n'est pas la Grèce : c'est 45 millions d'habitants, une industrie qu'il faut restructurer en grande partie, c'est un coût social qui pourrait être gigantesque avec les conséquences politiques que l'on peut imaginer.

C'est là que l'UE a un rôle absolument central, fondamental, à jouer. Etant donné que les Etats-Unis se tiennent de côté, qu'ils n'ont pas une très grande volonté de s'impliquer dans la crise ukrainienne, l'UE se doit de jouer le rôle qu'attendent, un peu naïvement, les Ukrainiens, mais surtout la responsabilité qui est la sienne dans les affaires de toute l'Europe.

A-t-elle la capacité de penser la crise ukrainienne, de faire les sacrifices financiers nécessaires ? Il faut débourser beaucoup d'argent. Comment le fera-t-on ? A quels taux ? A quelles conditions ? C'est une vraie question et ce n'est pas moi qui y répondrai. Je ne détiens pas les chiffres et ce n'est pas moi qui tiens les cordons de la Bourse. Au niveau politique, une fois qu'on a, avec un succès certain, aidé au règlement de la crise, malheureusement sans que le lendemain soit assuré, a-t-on pour la période qui vient, pour les années qui viennent car ce n'est pas en jours ou en semaines que l'on doit compter, a-t-on la capacité d'offrir à l'Ukraine non seulement quelques centaines de millions d'euros, mais aussi une perspective ? Cela fait beaucoup de questions, beaucoup de points d'interrogation.

La possible partition du pays est évoquée depuis le départ de Viktor Ianoukovitch. Ce risque existe-t-il selon vous ?

Je n'y crois pas vraiment, malgré tous les dangers de la situation. Je n'y crois pas pour mille raisons. Tout d'abord, l'Ukraine n'y a pas vraiment intérêt. L'Europe occidentale encore moins. Même la Russie : a-t-elle vraiment intérêt à jouer avec ce feu-là, rien n'est moins sûr. Ceci étant dit, elle peut profiter du danger de partition comme d'un moyen de pression. Mais au-delà, le danger est, d'une certaine manière, de voir des régions s'éloigner du reste de l'Ukraine. Chacun pense aujourd'hui à la Crimée qui est si peu ukrainienne : elle a été offerte par Nikita Khrouchtchev en 1954 à l'Ukraine. Il y a  peut-être un danger de ce côté-là mais, personnellement, je n'y crois pas. Peut-être suis-je bêtement optimiste, mais pour moi le danger n'es pas tant dans la partition que dans un déséquilibre qui pourrait s'accentuer dans le cas où ces différences régionales, culturelles, identitaires ne seraient pas prises en compte de manière fondamentale par les nouveaux responsables ukrainiens.

Jusqu'à présent, l'Ukraine a tenu, a fonctionné, parce qu'on avait cette capacité de tenir compte de ces équilibres. Il y avait des tensions de temps à autres mais elles n'ont jamais dépassé un cadre que je qualifierais de normal. J'espère que l'UE a parfaitement conscience de ces dangers et de ces équilibres qu'il faut absolument préserver. Tout le risque aujourd'hui réside dans l'exaltation de la victoire par une partie de l'Ukraine. C'est-à-dire pour la partie la plus "ukrainisante", la plus patriote, qui pourrait se dire "maintenant qu'on s'est débarrassé de ce voyou de Ianoukovitch, tout est permis". Non seulement bien entendu une plus grande indépendance de l'Ukraine, mais peut-être aussi et surtout la possibilité de régler, de tordre le cou à tous ces russophones qui rechignent à apprendre l'Ukrainien, et d'ukrainiser encore un peu plus la vie administrative et culturelle. Il y a là un vrai danger. Dans une situation d'exaltation révolutionnaire, ce n'est pas toujours facile, il faut que les uns et les autres aient un grand sens du compromis. Et particulièrement les vainqueurs. Comme toujours dans ce type de situation.

Le président par intérim Olexandre Tourtchinov (photo AFP)
Le président par intérim Olexandre Tourtchinov (photo AFP)
Le président par intérim, Olexandre Tourtchinov, déclarait dimanche que l'intégration européenne serait une "priorité" pour l'Ukraine et que les relations avec la Russie devraient se faire sur un pied d'égalité. Est-ce envisageable à court terme, avant les élections anticipées du 25 mai ?

C'est une déclaration programmatique, bien entendu. Pour le moment, la question est de savoir où sont les sous. L'intégration européenne se fait dans des conditions particulièrement sévères sur le plan financier, sur le plan économique. Mais c'est un horizon. Combien de temps les nouveaux dirigeants resteront-ils au pouvoir ? C'est une vraie question parce qu'on est entré dans une grande phase d'instabilité. Est-ce que le Maïdan va continuer à "diriger" ou à peser très lourdement sur la direction de l'Ukraine ? Ou est-ce qu'il va finir par être avalé, digéré, par les politiciens traditionnels ? C'est une autre question à se poser.

Le propos d'Olexandre Tourtchinov est très déclaratif, mais c'est en même temps une aspiration. Celle de ceux qui ont provoqué ce changement politique. Mais qu'est-ce qu'une intégration européenne, combien cela coûte, je pense que l'Europe est dans une grande expectative. C'est une très bonne chose que de voir un pays prendre, il faut l'espérer, le chemin de la démocratie. C'en est une autre que de compter ses sous et de se dire : "quels sont les moyens que j'ai d'accompagner ce processus ?"

Au final, comment résumer la position européenne ? Voir ce qu'il en est, ce qu'on peut faire mais sans rien pouvoir promettre ?

Elle ne peut rien promettre seule. Il faut que chaque Etat s'engage. Or les pays les plus engagés dans l'aide à l'Ukraine sont les Etats post-soviétiques : les trois Etats baltes, voire la Pologne, n'ont pas les moyens suffisants. Qui sera en état de payer ? L'Allemagne bien entendu, la France en partie, la Suède peut-être ; la Grande-Bretagne qui fait de belles déclarations ces jours-ci. On ne l'avait pas beaucoup entendue plus tôt. Catherine Ashton, qui est une diplomate avisée, est là pour entendre, pour noter et pour, d'une certaine manière, tenter de fédérer les volontés, mais aussi les moyens, dont pourrait disposer l'Europe afin d'aider l'Ukraine.

Disparités régionales

Charles Urjewicz rappelle qu'une aide économique de l'Europe ou du FMI aurait des conséquences politiques pour le pays. Notamment pour sa partie orientale, davantage industrialisée.


"L'Ukraine a un besoin impérieux de réformes. Mais elles ne toucheraient pas les territoires occidentaux de l'Ukraine, où le tissu industriel est extrêmement faible. Elles concerneraient davantage l'Ukraine orientale, c'est-à-dire la plus fragile sur le plan politique, celle qui rechigne, celle qui doute. Mécaniquement, c'est cette région qui paiera le coût le plus lourd, ce n'est pas Kiev ! Kiev qui est une sorte de capitale un peu parasite, à la moscovite, qui pompe les ressources du pays. Alors oui, c'est le fait des oligarques. Mais au-delà, à Kiev comme à Moscou, toute une classe moyenne a profité de cette situation. En Ukraine orientale, avec son tissu industriel, avec ses mines qui ont fermé ou qui ferment, que va-t-on faire ? Comment va-t-on anticiper le danger de crise sociale ? Qui dit crise sociale en Ukraine orientale, dit aussi crise identitaire, crise nationale et crise politique majeure."