Ukraine : un mouvement qui se cherche

Des centaines de milliers de manifestants place de l'Indépendance, à Kiev.
Des centaines de milliers de manifestants place de l'Indépendance, à Kiev.

Depuis près d'un mois, des milliers d'Ukrainiens occupent la place de l'Indépendance, à Kiev, pour exprimer leur rejet du gouvernement actuel, mais aussi de tous ceux qui se sont succédés au pouvoir depuis vingt ans. Et après ? Comment les jeunes manifestants voient-ils leur avenir et celui de leur pays ? Daria, Oleg, Roman et les autres ont moins de trente ans. Tous pointent la corruption comme fléau numéro un ; ils aspirent à un chef de file fort et le nationalisme ne leur fait pas peur.

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"L'opposition, en Ukraine, ce n'est ni la droite ni la gauche, ni un programme ni un autre, ni un mouvement socialiste ni une volonté de libéralisme... C'est simplement l'opposition, tout ce qui n'est pas au pouvoir," explique Nina Bachkatov, spécialiste de l'espace post-soviétique.

Selon les sondages, entre 40 % et 50 % des Ukrainiens regarderaient vers l’Ouest et l'Union européenne. Pourtant, en discutant avec les jeunes de Kiev qui manifestent chaque jour place Maïdan, il ressort que l'Europe n'est pas pour eux l'émigration, ni même le raccrochage à l'Union. La jeune génération de manifestants veut surtout l'assainissement de son pays, pour y vivre et pouvoir le mettre en valeur. Et ce indépendamment de la voie qu'il empruntera, quitte à passer par une phase de gouvernance "forte" et à miser sur le nationalisme - paradoxe si l'on songe au credo pro-européen des manifestants. Pour l'heure, ils avancent à tâtons, suivant - plus ou moins - des chefs de file d'opposition dont aucun ne les convainc vraiment. Ils croient en l'Ukraine et veulent profiter du potentiel de ce pays lorsqu'il prendra son envol. Témoignages.

Un avenir Ukrainien

Oleg Levko : “L'Europe est saturée“
Oleg Levko : “L'Europe est saturée“
Roman, 26 ans, responsable d'un moteur de recherche d'emplois sur Internet, a vécu deux ans en France. Sa mère et sa sœur vivent aux Pays-Bas depuis huit ans. Mais lui a choisi de revenir et il voit son avenir en Ukraine : "Ici, tout est possible. En Europe, les marchés sont déjà saturés et hyper-réglementés. Ce qui me handicape dans mes projets ? La corruption et le manque d'envie politique de soutenir ceux qui essaient de s'en sortir proprement."

S'il reste convaincu que les chefs de l'opposition d'aujourd'hui ne seront pas les leaders de la nation de demain, Oleg, interprète, 27 ans, participe avec enthousiasme au réveil de la société civile : "Notre pays est encore dans l'obscurité, mais ce qui se passe aujourd'hui peut être un bon tremplin. Avec sa position géopolitique, l'Ukraine peut monter en puissance, elle est bien placée pour développer son potentiel économique, diplomatique et culturel, à la fois avec l'est et l'ouest."

A 23 ans, Daria, chargée de communication, voit elle aussi son avenir en Ukraine, et c'est pour ça qu'elle manifeste : "Je me sens bien ici, je ne veux pas immigrer. Mais dans l'état actuel du pays, pour être réaliste, il faut être radical, même si ce n'est pas l'idéal." Alors s'il faut choisir un leader de l'opposition, elle penche pour Oleh Tyahnybok, le chef du parti nationaliste Svoboda.

Un gestionnaire, un homme fort

Daria Fedorova : “Je veux juste y croire“
Daria Fedorova : “Je veux juste y croire“
S'il est ouvertement issu d'un parti "national socialiste", Svoboda se positionne aujourd'hui comme un parti socio-nationaliste qui, selon le Time, séduirait 4 manifestants sur 5 place de l'Indépendance. "Je pense que les nationalistes sont les seuls à pouvoir changer quelque chose, continue Daria. Svoboda est le seul parti vraiment différent, qui n'a jamais été au gouvernement. Ce n'est peut-être pas la voie pour adhérer à l'Europe, mais au moins pour stabiliser le pays. Je veux juste croire en quelque chose. Et comment faire confiance aux autres ? Nous avons déjà eu une révolution en 2004, mais au bout de neuf ans, rien ne s'est normalisé. Ce que nous avons vu, en revanche, c'est que manifester porte ses fruits."

Pour Roman, l'Ukraine a besoin d'un gestionnaire avant tout, qui soit aussi un démocrate, mais il est convaincu que l'avenir passe aussi par une dose de nationalisme : "Les gens de Svoboda ne sont pas fascistes, mais pas non plus démocrates. L'Ukraine aurait besoin d'un Charles de Gaulle pour marquer une rupture avec les visages que l'on voit depuis vingt ans, toujours les mêmes, des voleurs. Pour l'instant, je ne soutiens personne, car personne ne correspond aux besoins d'aujourd'hui. Je ne vois que des leaders d'opposition qui essaient de coller aux attentes des manifestants pour tirer leur épingle du jeu."

Pour Oleg aussi, le leader du nouveau type n'a pas encore émergé : "Il nous manque sagesse et charisme au gouvernement. Or les chefs de l'opposition d'aujourd'hui ne sont pas perçus comme des leaders de demain. Il faut une nouvelle génération de politique. Klitchko est une célébrité, mais il manque de bagage et d'expérience, et derrière lui, il y a clairement l'oligarchie. Tous les autres sont de l'ancienne génération, plus ou moins pourrie par les relations avec le pouvoir actuel."

Qui pour incarner la société civile ?

Ainsi le mouvement de protestation de la place Maïdan ne se conçoit-il pas comme un soutien à certaines valeurs politiques, mais comme un mouvement de démocratie directe, l'expression de la volonté d'une partie de la population. "L'acteur principal de ce qui se passe aujourd'hui, c'est la société civile, dit Oleg. La vraie révolution se passe dans les têtes. Cette prise de conscience est nouvelle en Ukraine, après vingt ans d'indépendance depuis la fin de l'URSS." Le jeune homme espère que les manifestations feront émerger une personnalité capable d'assumer des responsabilités et mener l'Ukraine à un rapprochement avec l'Europe ... tout en sachant gérer les relations compliquées avec la Russie. Quelle présidence imagine-t-il pour l'Ukraine ? "Quelqu'un entre Nelson Mandela et Che Guevara, qui respecte les droits de l'homme et qui soit près à combattre pour son pays. Car ce sont les qualités collectives du peuple qui manifeste en ce moment."

Daria, elle, a une vision plus affective du leader idéal : "Quelqu'un qui soit sincère face à la population et aux médias et qui mettrait un terme à la corruption au quotidien. Une personnalité charismatique, à qui l'on aurait envie de faire confiance, quelqu'un qu'on ne déteste pas."