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Ukraine : un refuge pour les déplacés de la guerre

. Une femme déplacée et sa fille dans la salle de jeux de Station Kharkiv.<br />
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. Une femme déplacée et sa fille dans la salle de jeux de Station Kharkiv.

 
Crédit : Pierre Laurent.

L’Ukraine est le septième pays au monde en nombre de déplacés internes, derrière le Yémen ou la Syrie. A 200 kilomètres du front du conflit ukrainien, à l’est du pays, des volontaires s’affairent pour améliorer le quotidien des déplacés victimes de la guerre depuis avril 2014.

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Pour ces exilés, s’installer dans une autre région est un parcours semé d’embûches. Etre reconnu comme déplacé par les autorités, trouver un emploi ou se loger sont autant d'épreuves à surmonter.

Des femmes emmitouflées dans d’épaisses parkas farfouillent dans des cartons emplis de fringues de seconde main, apportées par des habitants à l’association ukrainienne Station Kharkiv. Les froissements de tissus se mêlent aux chuchotements, à quelques kilomètres du centre-ville animé de la deuxième ville d’Ukraine.

Appuyée contre le mur du rez-de-chaussée, une femme observe ce marché silencieux. Ludmila Ivashenko est arrivée de Donetsk à Kharkiv en passant par Odessa, seule avec son chat. A 59 ans, cette femme déplacée de guerre ne touche qu’une maigre aide de l’Etat. Elle reçoit chaque mois environ 149 hryvnias (5 euros), qu’elle économise en dormant chez des amis et en dînant à la Croix-Rouge ukrainienne.

Le stock de vêtements apportés par les habitants de Kharkiv à l’association.
Le stock de vêtements apportés par les habitants de Kharkiv à l’association.
Crédit : Pierre Laurent.



Un peu à l’écart, une autre femme d’une quarantaine d’années sourit d’un air gêné. Marina Vorontsova, employée chargée des programmes sociaux de Station Kharkiv est une déplacée, comme celles et ceux dont elle s’occupe. Depuis 2015, elle travaille à plein temps pour l’association. Elle fronce les sourcils : "Il n’y a pas de différence entre moi et les autres déplacés. Moi aussi je n’avais plus de maison, plus de boulot. Si je n’aide pas les autres, qui le fera ?", fulmine-t-elle.  

Lorsque les combats ont éclaté, Marina Vorontsova vivait avec sa mère et sa fille à Kirovsk, dans la région de Louhansk, l’une des deux républiques proclamées "populaires", avec Donetsk. Elle s’est toujours ouvertement battue pour une Ukraine "indépendante", contre l’influence des pro-russes qui souhaitent se rapprocher de la Russie. Du jour au lendemain, elle se trouve menacée par ses anciens camarades de classe qui seraient passés à l’acte. En racontant cet épisode, Marina Vorontsova fouille dans son téléphone portable. Du bout des doigts, elle montre une photographie de ce qu’elle dit être sa maison brûlée. Elle précise l’avoir postée "pour montrer les violences des militants pro-russes".

"J’ai profité d’un de mes allers-retours réguliers à Kharkiv pour le travail et je suis restée", raconte-t-elle dans un soupir d’angoisse, au souvenir des difficultés qu’elle a rencontrées pour faire voyager sa mère et sa fille jusqu’à Kharkiv. Marina Vorontsova fait partie des 6% de la population de Kharkiv à avoir obtenu le statut de déplacé, selon le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR). Ils sont environ 92 000 déplacés internes à Kharkiv, pour 1 449 000 locaux.

Sur son téléphone portable, s’affiche une photographie que Marina Vorontsova désigne comme celle de sa maison brûlée.
Sur son téléphone portable, s’affiche une photographie que Marina Vorontsova désigne comme celle de sa maison brûlée.
Crédit : Pierre Laurent.

Derrière des airs sévères, la directrice de l’association Station Kharkiv, montre les ordinateurs alignés dans un large bureau, prêts à l’emploi. "Les déplacés sont chaque jour plus nombreux à affluer à mesure que les tensions reprennent sur le front de l'est, depuis la mi-février", raconte Hélène Vinnik, d’une voix abîmée par les cigarettes. Depuis l’automne 2014, son association a aidé près de 42 000 déplacés pour s’enregistrer auprès des autorités, payer ses impôts, trouver des médicaments, un hébergement, de la nourriture ou encore un emploi.

Station Kharkiv a accueilli plus de 42 000 déplacés depuis 2014.
Station Kharkiv a accueilli plus de 42 000 déplacés depuis 2014.
Photo: Pierre Laurent



La directrice scrute la neige qui constelle les trottoirs. Elle raconte comment Kharkiv est devenue une ville historique de migration pour les miniers de Donetsk qui fuient de tout temps la grisaille et les terrils du Donbass. Hélène Vinnik a toujours vécu à Kharkiv, c’est une engagée de la première heure. La directrice est de la trempe des déterminés. De ceux qui, dès le premier jour de l’été 2014, attendait de pied ferme à la gare de Kharkiv pour accueillir les premiers déplacés, venus de Louhansk ou de Donetsk.

"La seule solution proposée par l’Etat était de loger les femmes avec enfants, pendant une nuit seulement. Des volontaires distribuaient des vêtements et de la nourriture, 24h/24 et 7 jours sur 7, à l’hôtel de la gare. Un jour, sur Facebook, j’ai vu un message d’une famille de 11 personnes, dont 6 enfants, qui devaient quitter l’hôtel à 12h. Je les ai accueillis avec mon mari", relate-t-elle. Elle décide alors de créer Station Kharkiv, du nom de la gare où tout a commencé. Elle s’allie avec d’anciens volontaires de la Croix-Rouge ukrainienne, en l’honneur de ce premier mouvement de solidarité.

Face aux locaux de l’association, "l’hôtel", comme le nomment les volontaires, héberge trois familles déplacées, quasiment sans ressource. "Les déplacés peuvent rester deux semaines, comme deux ans. Tout le temps dont ils ont besoin pour se reconstruire", précise Hélène Vinnik.

"<em>Les déplacés sont chaque jour plus nombreux à affluer à mesure que les tensions reprennent sur le front de l'est, depuis la mi-février</em>", raconte Hélène Vinnik, directrice de Station Kharkiv.
"Les déplacés sont chaque jour plus nombreux à affluer à mesure que les tensions reprennent sur le front de l'est, depuis la mi-février", raconte Hélène Vinnik, directrice de Station Kharkiv.
Crédit : Pierre Laurent.


De l’autre côté de la ville, un programme allemand, le GIZ, a financé 430 places pour les déplacés dans des préfabriqués, utilisables jusqu’en 2017. Station Kharkiv avait développé certaines activités pour les déplacés vivant dans ces préfabriqués. "Vous les journalistes, vous ne voyez que les préfabriqués, mais c’est une goutte d’eau", s’agace Hélène Vinnik. Pour la directrice, les associations issues de la société civile sont nombreuses à apporter une aide aux déplacés pour parer "aux manquements de l’Etat".

Difficile de s’enregistrer auprès des autorités pour recevoir des aides.

Dans la pièce à vivre de "l’hôtel", installés sur des lits en mezzanine, une grand-mère aux cheveux blonds décolorés et Nikolaï*, chaussés de sandales en plastique, observent les enfants jouer sur le tapis. Assise en tailleur à même le sol, Marina Vorontsova raconte le parcours kafkaïen de l’enregistrement des déplacés.

Dans la pièce à vivre de "l’hôtel", ils observent les enfants jouer près du tapis.
Dans la pièce à vivre de "l’hôtel", ils observent les enfants jouer près du tapis.
Crédit : Pierre Laurent.



Dans les bureaux des assistantes sociales de Station Kharkiv, une femme au polo siglé du drapeau de l’Ukraine reçoit les déplacés un à un. Larysa Verselyanska résume sans ambages : "Je redirige les déplacés vers d’autres services ou d’autres ONG spécialisés. Parfois, des locaux demandent aussi de l’aide, 5% des demandeurs, je dirai."

Sur le couloir de l’entrée de Station Kharkiv, des affichettes annoncent qu’une entreprise locale cherche à embaucher. L’association organise des sessions pour élaborer des CV, mais pour Larysa Verselyanska, trouver un emploi pour les plus de 50 ans, déplacés ou locaux, demeure un sacerdoce.

Selon le ministère des Affaires sociales ukrainien, en août 2016, les seniors représentent plus de 55% des déplacés. "Il y a peu d’emplois à pourvoir dans la ville et la région. Les postes qualifiés sont encore plus durs à obtenir, les déplacés, même diplômés, doivent se contenter d’emplois peu qualifiés. Sur l’annonce, il est souvent inscrit que le travail est réservé aux personnes de moins de 45 ans", déplore-t-elle. A Kharkiv, le taux de chômage des locaux atteint 10% de la population active.

Depuis son bureau de Kharkiv, la directrice de la Croix-Rouge fait le même constat que les employés de Station Kharkiv. "Parmi les déplacés, les ONG internationales tentent d’aider en priorité les populations les plus vulnérables : les handicapés, les femmes seules, les parents d’enfants de moins de trois ans, les retraités (les plus de 65 ans, âge de la retraite en Ukraine, NDLR). Les personnes hors-catégories éprouvent des difficultés à trouver un emploi et ne touchent pas encore de retraite", constate Valentiyna Kostenrova, directrice de la Croix Rouge ukrainienne.

Depuis 2014, ils sont plus de 11 897 enfants à avoir arpenté les salles de Station Kharkiv, les adultes sont deux fois plus nombreux.
Depuis 2014, ils sont plus de 11 897 enfants à avoir arpenté les salles de Station Kharkiv, les adultes sont deux fois plus nombreux.
Crédit : Pierre Laurent.


Le responsable de la protection du HCR précise même que "l’Etat ukrainien ne fournit plus que des primes spécifiques, comme des bons pour des transports gratuits, que ce soit pour les déplacés ou pour les locaux". Entre 2014 et 2015, 152 000 familles de déplacés ont été prises en charge par la Croix-Rouge. Mais l’aide se réduit comme peau de chagrin : la dernière distribution de nourriture a eu lieu le 22 janvier dernier.

Face à Valentiyna Kostenro, un jeune homme taiseux écoute avec attention la directrice. Il ne sort de son silence que pour confier ce qu’il remarque sur le terrain.  "Au début de la guerre, certains habitants de Kharkiv disaient que les déplacés n’avaient pas suffisamment défendu leur ville face aux séparatistes pro-russes. A présent, ces gens ne prêtent tout simplement plus attention à la condition des déplacés", observe Philip*, lui-même déplacé depuis Donetsk, embauché en 2015 à la Croix-Rouge ukrainienne.

Des cours et un soutien psychologique aux déplacés

A côté du bureau de Marina Vorontsova, dans la pièce principale de l’association Station Kharkiv, une femme tricote en fronçant les sourcils. Sa fille tire sur le bout de sa jupe. La petite attend son cours de maths dans la salle attenante. Trois enfants prennent le goûter.

Dans la salle de cours, son institutrice dépose des cahiers sur les bureaux en bois. "L’association prodigue un soutien de cours en mathématiques, en anglais pour aider les enfants déplacés à rattraper les cours manqués à l’école alors qu’ils fuyaient la guerre", décrit Nadja Ryndina, l’une des professeurs de Station Kharkiv. Depuis 2014, ils sont plus de 11 897 enfants à avoir arpenté les salles de Station Kharkiv, les adultes sont deux fois plus nombreux. A la Croix-Rouge, ils sont près de 2 400 enfants sur les 5 000 bénéficiaires, l’année dernière.

"<em>L’association prodigue un soutien de cours en mathématiques, en anglais pour aider les enfants déplacés à rattraper les cours manqués à l’école alors qu’ils fuyaient la guerre,</em>" explique Nadja Ryndina, l’institutrice.
"L’association prodigue un soutien de cours en mathématiques, en anglais pour aider les enfants déplacés à rattraper les cours manqués à l’école alors qu’ils fuyaient la guerre," explique Nadja Ryndina, l’institutrice.
Crédit : Pierre Laurent.

Après les cours, les enfants gambadent dans la salle de jeux à l’étage. Les volontaires la présentent comme « la meilleure pièce du bâtiment ». Des dessins d’enfants et d’adulte au mur, de gargantuesques peluches et des jouets de toutes les couleurs s’amoncellent dans les coins. Tout sourire, Aleksander, assiste aux cours préparatoires avant la rentrée à l’école primaire ukrainienne, l’année prochaine. Il est enthousiaste : « J’aime bien venir ici. Il y a toujours des nouveaux jouets ! »

Derrière cette paix apparente, les familles ne peuvent se détacher tout à fait des combats. « Certains enfants éprouvent des difficultés à discuter depuis qu’ils ont entendu des tirs », s’inquiète la professeure Nadja Ryndina. Ceux-là sont encadrés par des orthophonistes et des psychologues.

« Certains enfants éprouvent des difficultés à discuter depuis qu’ils ont entendu des tirs », s’inquiète la professeure Nadja Ryndina.
« Certains enfants éprouvent des difficultés à discuter depuis qu’ils ont entendu des tirs », s’inquiète la professeure Nadja Ryndina.
Crédit : Pierre Laurent.

Anastasiia Bezrodnova fait partie de l’équipe des cinq psys. A 26 ans, elle semble plus âgée, plus sereine aussi. Elle n’exerce que depuis un an. La psychologue souligne la difficulté à faire accepter les traumatismes de la guerre aux déplacés.

Pour elle, les parents se doivent de discuter avec un professionnel. "Les traumatismes des enfants ne sont que le reflet de ceux des parents. Eux, ils sont jeunes, loin du conflit politique, ils ne font qu’absorber le mal-être de leurs parents. Ceux-là sont incapables de commencer une nouvelle vie, ils attendent que la guerre s’achève. Ces familles pensent sans cesse aux proches restés là-bas", regrette Anastasiia Bezrodnova.

Les dessins d’enfants de Station Kharkiv.
Les dessins d’enfants de Station Kharkiv.
Crédit : Pierre Laurent.

Pointant le tas de nippes du rez-de-chaussée, Hélène Vinnik précise qu’une partie doit être apportée à Avdiïvka, la ville frontalière du conflit. Pourtant, le centre lui-même est en péril. Le HCR a cessé de payer le loyer le 31 décembre dernier. L’équipe ne sait toujours pas ce qu’il en adviendra. Nadia Ryndina rit jaune. Les autorités de Kharkiv offrent comme seule alternative une maison défraîchie, au toit crevé et sans chauffage : "avec ce froid …", soupirent de concert Nadia Ryndina et Hélène Vinnik.

A côté d’elles, Marina Vorontsova prend soudain la parole : "personne n’a besoin de nous, s’il n’y avait pas ce genre de programme ou d’endroit, les déplacés vivraient dans la rue et seraient déjà morts". Un cri du cœur pour celle qui n’a pas oublié d’où elle vient.


*Les noms de famille ne sont pas mentionnés à la demande des personnes interrogées.