Van Gogh : "C'est gravement beau !"

Autoportrait de l’artiste, 1889. Aujourd’hui exposé au Musée d’Orsay à Paris, ce tableau réalisé à Saint-Rémy-de-Provence avait été apporté par Van Gogh à Auvers-sur-Oise pour faire la démonstration de son approche innovante de l’art du portrait.
Autoportrait de l’artiste, 1889. Aujourd’hui exposé au Musée d’Orsay à Paris, ce tableau réalisé à Saint-Rémy-de-Provence avait été apporté par Van Gogh à Auvers-sur-Oise pour faire la démonstration de son approche innovante de l’art du portrait.

Auvers-sur-Oise, près de Paris, célèbre les 125 ans de l'arrivée de Vincent van Gogh. Expositions, conférences, visites :  le village se met en quatre pour satisfaire les  200 000 visiteurs annuels. Et Dominique Janssens, propriétaire de l'auberge Ravoux, où est mort le peintre, y est pour beaucoup dans cette effervescence artistique.

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Il s'agit d'une histoire d'amour entre un vivant et un mort. Le vivant, c'est Dominique Charles Janssens, un belge natif de BrugesLe mort se nomme Vincent van Gogh,  peintre hollandais.

La rencontre a lieu le 21 juillet 1985 à Auvers-sur-Oise, distant de quelques dizaines de kilomètres de Paris. Dominique Janssens est au volant de sa voiture. Il a 37 ans et envisage l'avenir avec confiance. Le bonhomme est directeur marketing chez Danone et dirige deux filiales du groupe. Son avenir a un petit goût de voie lactée. Mais, devant la mairie de ce village qu'il traverse sans y prêter vraiment attention, sa voiture est subitement emboutie par un chauffard éméché. Dominique est blessé.

L'auberge Ravoux. C’est à Auvers sur Oise qu’il apprend que son frère Theo a vendu une de ses toiles pour la somme de 400 francs à l’artiste belge Anna Boch.
L'auberge Ravoux. C’est à Auvers sur Oise qu’il apprend que son frère Theo a vendu une de ses toiles pour la somme de 400 francs à l’artiste belge Anna Boch.
(photo Frantz Vaillant/TV5Monde)

Le rapport de la gendarmerie indique que sa voiture a été accidentée devant « la maison de Van Gogh ». Cette précision pique sa curiosité... et  va bouleverser sa vie. L'homme d'affaires va profiter de ses deux mois de rééducation pour dévorer la correspondance du peintre avec son frère.

Un électrochoc. Une phrase de Vincent van Gogh l'émeut particulièrement. Le 10 juin 1890, le peintre écrit à son frère : " Un jour ou un autre, je crois que je trouverai moyen de faire une exposition à moi dans un café".  Dominique Janssens, dès lors,  se sent investi d'une mission quasi sacrée : réaliser le rêve du peintre. Il sera celui qui exposera une toile de Vincent  à l'auberge Ravoux, plus d'un siècle après sa mort.

L'auberge Ravoux restaurée à l'identique

Dominique quitte le monde des affaires, rachète l'auberge en question et investit 17 millions d'euros pour la restaurer à l'identique, c'est-à-dire telle que le peintre l'a connue durant les deux derniers mois de sa vie. Si Vincent revenait, il retrouverait les murs, rideaux, torchons, verres, et même le menu que l'on servait alors  !

Cette auberge, Vincent van Gogh l'avait choisie lors de son arrivée à Auvers-sur-Oise, parce que le prix du couvert et de la chambre, soit 3,50 francs la journée, lui semblait raisonnable. La chambre, jamais relouée,  est restée intacte depuis son décès.

C’est plein d’espoir, d’énergie et de projets que Van Gogh s’installe « chez Ravoux », un établissement modeste située face à la mairie.
C’est plein d’espoir, d’énergie et de projets que Van Gogh s’installe « chez Ravoux », un établissement modeste située face à la mairie.
(photo Frantz Vaillant/TV5Monde)

Le village le ravit et les promenades alentour soulèvent en lui un  enthousiasme prometteur. Il écrit à son frère Théodore : « Auvers est bien beau, beaucoup de vieux chaumes, entre autres, ce qui devient rare, réellement c’est gravement beau,   c’est de la pleine campagne caractéristique et pittoresque….. la peinture promet de devenir plus musique ».

L'artiste est alors porté par une fantastique puissance de travail. Il va littéralement absorber, ainsi qu'une éponge,  tous les sujets qui s'offrent à  lui : paysans, mairie, église, champs, amis, chaumières... En moins de 70 jours, il peint près de 80 oeuvres ! Un chiffre qui laisse sans voix quand on sait les merveilles produites.

La chambre n°5 de l’Auberge Ravoux, où s'est éteint Vincent Van Gogh
La chambre n°5 de l’Auberge Ravoux, où s'est éteint Vincent Van Gogh
(Institut Van Gogh)

En mai 1890, Vincent van Gogh prend donc pension  à l'Auberge Ravoux. Il est logé sous les toits, chambre numéro 5, dans une humble pièce de 7 mètres carrés, avec une seule lucarne pour source de lumière.

Et c'est dans cette modeste auberge, au milieu du restaurant, que son cercueil sera exposé, à sa mort, le 29 juillet 1890. Le peintre Emile Bernard se souvient : "Sur la bière un simple drap blanc puis des fleurs en quantité, des soleils qu’il aimait tant, des dahlias jaunes, des fleurs jaunes partout. C’était sa couleur favorite s’il vous en souvient, symbole de la lumière qu’il rêvait dans les coeurs comme dans les oeuvres. Près de là aussi son chevalet, son pliant, et ses pinceaux avaient été posés devant le cercueil à terre."

Le faire-part annonçant le décès de Vincent van Gogh.Theodore, son frère, avait tenté d’organiser les funérailles dans l’église d’Auvers mais se heurta au refus du curé. Un suicidé, protestant de surcroît, ne pouvait prétendre à un service religieux. Theo dut corriger à la main le faire-part qui avait déjà été imprimé.<br />
Le faire-part annonçant le décès de Vincent van Gogh.Theodore, son frère, avait tenté d’organiser les funérailles dans l’église d’Auvers mais se heurta au refus du curé. Un suicidé, protestant de surcroît, ne pouvait prétendre à un service religieux. Theo dut corriger à la main le faire-part qui avait déjà été imprimé.

Le musée Pouchkine prête un tableau de Van Gogh

Guéguerre de voisinage, querelles d'hommes politiques, rumeurs, contrôles fiscaux, coups bas, rien ou presque n'aura été épargné à Dominique dans son combat pour exposer une oeuvre du peintre dans ce qui fut sa chambre.

Déjà, lors du rachat de l'établissement, en 1986, un hebdomadaire de télévision titrait  : « Van Gogh a la frite : la maison française où est mort le peintre hollandais a été vendue à un Belge ». Un modèle d'élégance... Question : et si l'acheteur avait été italien, le titre aurait évoqué les spaghettis ?

Les musées d'Orsay et d'Amsterdam sont approchés. Aucun conservateur ne veut réaliser le rêve de Vincent. On regarde avec un certain ahurissement cet homme au drôle d'accent flamand qui n'a que sa passion et sa bonne foi à proposer.

"Auvers après la pluie", actuellement au musée Pouchkine, à Moscou
"Auvers après la pluie", actuellement au musée Pouchkine, à Moscou

Il y a quelques années,  pourtant, Dominique croit toucher au but. Le musée Pouchkine de Moscou accepte de lui prêter le tableau Paysage d’Auvers après la pluie. Il fait aussitôt poser une vitre de protection blindée dans la chambre de l'artiste. Les assurances l'exigent. Tout est prêt. Mais la direction des musées de France, in fine, s’oppose au projet. Les têtes d'oeuf du ministère refusent qu'une toile du maître trouve  l'hospitalité dans une simple auberge. Le Paysage d’Auvers après la pluie ne reviendra pas sur son lieu de naissance. Le coup est rude.

Dominique Janssens, Président de l'Institut Van Gogh.
Dominique Janssens, Président de l'Institut Van Gogh.
(photo Frantz Vaillant/TV5Monde)

30 millions de dollars pour les champs de blé

Mais Dominique s'accroche. En octobre 2007, il apprend que la maison Sotheby’s à Londres vend aux enchères un tableau de Vincent, Les champs de blé. Son prix ? Environ 30 millions de dollars.

Bien entendu, Dominique ne dispose pas d'une telle somme. Avec l'Institut Van Gogh, qu'il a créé dès 1987, il monte un site Internet pour faire appel à la générosité publique. La toile pour une toile ! Chaque donateur disposera d'une clé informatique et pourra contempler le tableau dans la chambre du peintre via une webcam. Un reportage de France 2 appuie l'opération, qui échoue.

Il n'y a rien de plus réellement artistique que d'aimer les gens

Lettre de Vincent à son frère Théo

Dominique ne se décourage pas. Il est aujourd'hui sur une autre piste. Il n'en dira pas davantage. L'homme a le goût du secret. D'une rare élégance morale, il préfère taire ses ennuis quand il en a. Le bonhomme - héritage marketing de la maison Danone ?- est doué d'une créativité multiforme, étourdissante, jamais en repos. Elle lui permet de toujours rebondir. Combien de projets somnolent dans sa tête pour réussir son entreprise ?

Van Gogh ? Ni fou ni pauvre

Ses nombreux amis, hommes d'affaires ou artistes,  louent sa pugnacité. Le réalisateur Peter Knapp ne tarit pas d'éloges sur lui. Ses rapports avec les journalistes sont en revanche plus contrastés. Dominique ne supporte pas le manque de culture de certains d'entre eux, souvent français, qui continuent de véhiculer les clichés au sujet du peintre hors norme.

Non, Van Gogh n'était pas "maudit". Sur la plaquette éditée à l'occasion de ce 125e anniversaire, son ami Wouter ven der Veen, sans doute le plus grand spécialiste mondial de Van Gogh,  écrit : "La période auversoise est celle qui se prête le mieux à la nécessaire démythification du peintre, dont on dit encore trop souvent qu’il était pauvre, fou et méconnu. Une vision romantique tenace, véhiculée depuis les premières années suivant son décès tragique, en a fait un martyr ayant tout sacrifié sur l’autel des beaux-arts".

Van Gogh, selon lui,  était "lucide, érudit, reconnu dans les milieux avant-gardistes, et ne manquait pas de moyens pour peindre et vivre tout à fait décemment." Des mots qui javélisent la légende de l'artiste fou et misérable.  

C'est dans cette auberge Ravoux que seront tournées certaines séquences du film <em>Lust for life</em> (1955) de Vincente Minelli avec Kirk Douglas. L'acteur incarne l'archétype du peintre maudit. Une caricature qui entretiendra la légende.
C'est dans cette auberge Ravoux que seront tournées certaines séquences du film Lust for life (1955) de Vincente Minelli avec Kirk Douglas. L'acteur incarne l'archétype du peintre maudit. Une caricature qui entretiendra la légende.
(photo Frantz Vaillant/TV5monde)

Généreux comme tous les vrais passionnés, Dominique ne renoncera pas à ce qui semble être un véritable pacte avec le peintre disparu.

Ses détracteurs le soupçonnent d'être atteint d'une fièvre mégalomaniaque. Mauvaise pioche. On chercherait en vain un atome de mégalomanie chez cet homme toujours affable et disponible qui préfère citer un extrait de la correspondance de Van Gogh plutôt que de parler de lui.

Sans doute exaspère-t-il les tièdes. Dominique s'en fout. Il aurait pu vivre tranquillement avec son argent. Il a choisi. Un jour, il en est certain, il va réaliser le rêve de Vincent. Il accrochera une toile du maître dans sa chambre. Cette mission est en lui comme la sève est dans l'arbre. L'histoire d'amour continue.

Un certain regard sur Van Gogh

Jusqu'au 20 septembre 2015, le Musée Daubigny présente "Un certain regard sur Van Gogh" avec la perception de  trois cinéastes sur l'artiste et l'homme. L'occasion de découvrir les peintures du cinéaste français Maurice Pialat, les photos du tournage et un documentaire sur le film "Lust for life" réalisé sur place en 1956 avec Kirk Douglas et des dessins de Akira Kurosawa.
Tél. OI 30 36 80 20
museedaubigny.com
Voir le programme des manifestations à Auvers-sur-Oise pour le 125e anniversaire de la venue de Vincent Van Gogh