Vatican : malaise Nord-Sud sur la famille et le mariage

Les cardinaux Lorenzo Baldisseri (gauche) et Christoph Schoenborn présentent un exemplaires d'<em>Amoris</em><em> Laetitia</em> lors d'une conférence de presse au Vatican, ce vendredi 8 avril 2016.
Les cardinaux Lorenzo Baldisseri (gauche) et Christoph Schoenborn présentent un exemplaires d'Amoris Laetitia lors d'une conférence de presse au Vatican, ce vendredi 8 avril 2016.
©AP/Andrew Medichini

Couples homosexuels, remariés ou en union libre… Quelle place l’Eglise catholique fait-elle aujourd’hui aux schémas familiaux qu’elle a toujours rejetés ? Publiée ce 8 avril, de nouvelles directives papales tentent d’y apporter des réponses.

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Le pape François a toujours su que son "exhortation apostolique post-synodale" allait faire des mécontents. Elle aborde des sujets qui reflètent l'évolution des sociétés européennes et nord-américaines, comme l’union libre, le divorce ou l’homosexualité, mais qui sont incompatibles avec les traditions d'Afrique, par exemple. Le texte de 256 pages, fruits de deux synodes (assemblée délibérative d'ecclésiastiques), s’attaque aussi à des thèmes spécifiques aux sociétés du Sud, comme le mariage arrangé ou la polygamie.

Différences Nord-Sud

Quelque 17 % des catholiques du monde vivent en Afrique sub-saharienne, alors qu’ils n’étaient que 1 % in 1910. Dans le même laps de temps, la part des catholiques en Europe est passée de 65% à 24 %.

Les profonds clivages apparus durant les synodes préalables à la finalisation d'Amoris Laetitia ("joies de l'amour") suivent une ligne qui divise les pays où le catholicisme est en déclin, et ceux, où il reste dynamique. "Une majorité des catholiques vit dans les pays du Sud, commente le théologien américain progressiste Thomas Reese sur le site National Catholic Reporter. Puisque François est le premier pape venu d’un pays du Sud, vous pouvez être certains que les peuples du Sud étaient dans ses pensées quand il a écrit cette exhortation".

Au synode de 2015, les Africains n’étaient que 54, mais ils ont défendu avec virulence le dogme sur les questions du mariage et de la famille. Un magazine catholique anglophone titrait alors : “Les Africains vont sauver le synode, l’Eglise et le monde.” Le cardinal  de Guinée, lui, déclarait que la famille moderne était exposée à “deux menaces inattendues, presque comme deux monstres de l’apocalypse, venant de deux pôles opposés : d’un côté le culte de l’Occident pour la liberté et de l’autre l’intégrisme musulman… Les idéologies occidentales sur homosexualité et l’avortement, et le fanatisme musulman sont à notre ère ce que le fascisme et le communisme furent au 20ème siècle."

Andrew Chesnut, professeur d’études catholiques aux Etats-Unis, expliquait alors au Wall Street Journal (WSJ) : "Les principales réformes proposées mettent la société de ces régions du monde en danger. Les évêques africains, en majorité d’Afrique subsaharienne, sont en faveur de l’interdiction de la communion pour les catholiques remariés. Le mariage est prononcé pour la vie, et ce, pour des raisons ancrées dans la tradition." L’archevêque ougandais Odama d'ajouter : “Quand un homme épouse une femme, c’est tout le clan de l’homme qui épouse la femme. D’un côté comme de l’autre, le divorce est inadmissible.”
 

Les acquis d'Amoris Laetitia

L’exhortation du pape révèle une nouvelle ouverture des évêques, en particulier occidentaux, sur les unions libres, une réalité qui concerne la majorité des jeunes Occidentaux. L'Eglise a voulu les rejoindre, espérant que ces jeunes demanderont ensuite le mariage catholique.

Ce vendredi 8 avril, le pape reconnaît officiellement la valeur de "certaines unions libres" et "tend la main aux divorcés remariés civilement". Une prudence dans la formulation qui en dit long sur les discussions orageuses qui ont précédé la finalisation du texte. "C’est l’attitude de fond qui change, avec une bienveillance foncière envers les couples et les difficultés des familles," estime la bibliste Anne Soupa, présidente de la Confédération des baptisés francophones.

Les prélats les plus ouverts insistaient pour que certains divorcés remariés puissent recevoir la communion et les autres sacrements à l'issue d'un parcours spirituel. Les conservateurs, eux, jugeaient qu'il est impossible de briser une alliance devant Dieu. Résultat : le texte papal préconise le "cas par cas". C’est au prêtre de déterminer si le cheminement des fidèles justifie de supprimer des exclusions de type liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel  - "une sorte de décentralisation de la morale de l’Eglise," pour la bibliste Anne Soupa, interrogée par l'AFP.
 

Homosexualité : le statu quo

Lors du dernier synode, en 2014, les évêques occidentaux ont soulevé la question de la place des homosexuels au sein de l'Eglise. Elle a suscité un tir de barrage instantané des prélats conservateurs, en particulier africains. C’est autour d’un rapport soulignant les "qualités" des homosexuels et "l’entraide mutuelle" au sein de certains couples gays qu’avait éclaté la controverse... et une vague de manifestations. D’où le statu quo d'Amoris Laetitia sur l'homosexualité..

Voix dissonantes

Les évêques d’Afrique, où les lois contre l’homosexualité restent très sévères, demeurent obstinément opposés au mariage homosexuel, à l’exception de l’Afrique du Sud, qui l’autorise.
Gay Pride à Soweto, le 23 septembre 2006, quelques semaines avant l'adoption de la loi autorisant le mariage homosexuel. L'Afrique du Sud est le premier pays du très conservateur continent africain à autoriser l'union entre deux personnes du même sexe.
Gay Pride à Soweto, le 23 septembre 2006, quelques semaines avant l'adoption de la loi autorisant le mariage homosexuel. L'Afrique du Sud est le premier pays du très conservateur continent africain à autoriser l'union entre deux personnes du même sexe.
©AP/Denis Farrell)

En 2014, le cardinal allemand Walter Kasper expliquait au Wall Street Journal que “l’Afrique est diamétralement opposée à l’occident…surtout en ce qui concerne les homosexuels. Ce n‘est pas un sujet que l’on peut aborder avec des Africains ou des musulmans… C’est tabou.” Une affirmation que le cardinal du Durban jugeait alors "irrespectueuse à l’égard de l’Eglise africaine".

Le clergé africain fait aussi entendre un autre son de cloche. L’archevêque ghanéen d’Accra s’exprimait au synode en faveur de l’accès à la communion pour certains catholiques remariés et un changement de regard sur l’homosexualité. "Restez patient avec l’Afrique, disait-il aux journalistes du Vatican. Elle est en train de grandir."

Les catholiques d’Afrique trahis

Les catholiques d’Afrique se sentent trahis par le revirement libéral des ecclésiastiques des anciennes puissances coloniales qui leur ont apporté la religion, expliquait le cardinal de Durban en marge du synode : "Les missionnaires, au nom de la chrétienté, ont bouleversé nos traditions - polygamie ou sorcellerie. Nous les avons suivis. Et maintenant, voici que tout ce qui nous a été enseigné comme étant l’essence de la religion serait faux ?

En revanche, les prélats africains réclament davantage d’attention pour les problèmes comme les familles d’orphelins dont les parents sont morts du SIDA, la violence envers les femmes ou les familles éclatées par les mouvements migratoires. S'ils restent conservateurs en matière de mariage et de famille, ils se montrent, en revanche, plus à gauche sur les sujets économiques et politiques, faisant à l’unisson écho aux critiques du pape François contre le capitalisme et la finance mondiale.