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Venezuela : l'opposition remporte les législatives, et maintenant ?

Lilian Tintori, l'épouse de l'opposant politique Leopoldo López fête la victoire de la Mud avec Enrique Marquez le représentant de l'Etat de Zulia, réélu le 6 décembre 2015. 
Lilian Tintori, l'épouse de l'opposant politique Leopoldo López fête la victoire de la Mud avec Enrique Marquez le représentant de l'Etat de Zulia, réélu le 6 décembre 2015. 
(AP Photo/Ariana Cubillos)

La coalition de l'opposition vénézuélienne, la Table de l'unité démocratique (MUD), a obtenu au moins trois cinquièmes des sièges parlementaires lors des élections législatives de dimanche. Une victoire pour l'opposition et une gifle pour le président Nicolás Maduro.  Si l'heure est à la célébration pour cette opposition très hétéroclite, la suite sera un véritable défi : elle devra s'imposer face au chavisme.  

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Al'issue des élections législatives de ce dimanche, l'opposition vénézuélienne a obtenu la majorité au Parlement, après seize années de chavisme. Mais aussi la majorité qualifiée, selon la Table de l'unité démocratique (MUD).
Celle-ci dit avoir obtenu les 112 sièges nécessaires pour disposer de super-pouvoirs. Mais cinq restent encore en suspens pour obtenir la majorité qualifiée. Si ce résultat se confirmait dans les heures qui viennent, ces derniers lui permettraient de créer ou de supprimer des commissions permanentes, faire passer ou modifier des lois organiques, organiser des référendums relatifs à des traités internationaux, révoquer des juges de la Cour suprême, désigner un certain nombre de membres du Conseil national électoral (CNE), ou encore faire destituer le président Nicolás Maduro. Son mandat prendra fin en 2019. 

Le fait de détenir cette majorité plus que confortable permettrait également à l'opposition de voter une motion de censure contre des ministres ou le vice-président pouvant entraîner leur destitution. L'opposition voudra-t-elle déclencher une crise institutionnelle ?  Rien n'est moins sûr. Dans l'immédiat, elle devra relever des défis de taille à partir du 5 janvier. 

Composée d'une trentaine de partis allant de la gauche à la droite dure, cette force politique devra s'imposer face au pouvoir en place qui conserve 55 sièges au Parlement sur 167. Avant ces élections, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) en possédait 100.  

Dès aujourd'hui, avec plus d'une centaine de sièges, la nouvelle majorité peut procéder à une série de changements substantiels "en matière politique et économique", estime Luis Vicente Leon, président de l'institut de sondages Datanalisis.

Une discussion pour plus de révolution
C'est ce qu'anticipe Nicolás Maduro. Dès  lundi, le  président venezuélien a appelé son camp à "resserrer les rangs" en réponse à ce qu'il a qualifié de situation politique "complexe". Il a convoqué un congrès du PSUV, espérant qu'y soient faites "critiques et autocritiques constructives".


"J'ai appelé à une discussion approfondie pour chercher des solutions aux affaires du pays. Une discussion pour plus de révolution (...) pour reconstruire une nouvelle majorité révolutionnaire", a-t-il déclaré depuis le palais présidentiel de Miraflores à Caracas.

De son côté, Jesús Torrealba, le porte-parole de la  Table de l'unité démocratique a évoqué la priorité des Venezuéliens  : " la MUD doit se réinventer pour faire face à la crise économique. Nous avons une immense responsabilité". 

La MUD a promis deux choses pour le premier semestre 2016 : faire des réformes économiques et amnistier les 75 prisonniers politiques qu'elle a recensés.

Pays dont les réserves pétrolières sont les plus grandes du monde, le Venezuela a vu son économie s'effondrer ces derniers mois au même rythme que les cours du brut. Pénuries au quotidien et inflation galopante (200% selon les experts) suscitent un mécontentement populaire qui a profité à l'opposition.

Quant aux prisonniers, une majorité simple suffit à enclencher les procédures nécessaires à les libérer. La MUD souhaite faire passer une loi d'amnistie. Le leader de l'opposition, Leopoldo López, en bénéficierait. Il a été condamné à 13 années et 9 mois de prison "pour incitation à la violence à l'égard du gouvernement", dans le cadre des violentes manifestations contre Maduro, en 2014. 

Pour l'analyste Colette Capriles, "il va y avoir une tension entre la demande d'un changement politique et la demande de la vie quotidienne, de sortir de la crise économique et sociale".

La Mud a-t-elle des chances d'opérer des changements en profondeur ? 

Edward Glossop, analyste de Capital Economics, n'est pas optimiste : "Même dans le scénario le plus favorable, il est improbable que cela conduise à un grand virage vers une politique économique plus orthodoxe", dit-il, prévoyant, dans ce régime présidentiel où Nicolas Maduro a souvent le dernier mot, "une lutte désordonnée de pouvoir entre l'Assemblée et le président".

"La séparation des pouvoirs doit être donc claire et nette"
, ajoute dans ce sens  Paula Vazquez, spécialiste du Venezuela au CNRS.  Car le président actuel du Parlement, Diosdado Cabello, est le bras armé de l'exécutif au Parlement. 

"Le risque de générer plus d'ingouvernabilité est très élevé, tant pour le gouvernement que pour l'opposition", estime la politologue Elsa Cardozo, de l'université Simon Bolivar.

Car effectivement l'opposition est profondément divisée. Pour dissimuler ou au moins minimiser ses divisions historiques, la coalition née en 2009 avec pour seul objectif de battre Hugo Chavez, a axé son discours sur un seul mot: "changement".

Son seul objectif commun a été pour l'instant la victoire aux élections et donc en finir avec le chavisme. A l'épreuve du pouvoir, des courants diamétralement opposés auront du mal à cohabiter et à trouver  une stratégie commune.