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Venezuela : Luisa Ortega, la procureure qui défie Maduro

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Récit : Simon Rodier / Montage : Olivier Dali

La procureure générale du Venezuela Luisa Ortega est perçue dans son camp comme une "traîtresse". Désenchantée face au pouvoir en place, elle est devenue l'une de ses plus féroces critiques. Le pouvoir du président Nicolas Maduro vient de l'assigner en justice.

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"Elle affronterait n'importe quel (obstacle) pour défendre ses valeurs", assure German Ferrer, son mari depuis 18 ans et député chaviste (du nom de Hugo Chavez, président de 1999 à son décès en 2013). Selon lui, "elle est la garante de la légalité dans le pays, elle remplit son devoir".
Mardi 4 juillet, cette avocate de 59 ans se retrouvera pourtant sur le banc des accusés, en première audience: la Cour suprême (TSJ), dénoncée comme aux ordres du pouvoir, veut la traduire en justice et l'a interdite mercredi de sortie du territoire, en lui gelant ses comptes et avoirs.

Réputée disciplinée et de caractère ferme, Luisa Ortega a commencé à perdre foi dans le gouvernement socialiste en 2016, raconte son époux. Elle désapprouvait les arrestations de certains opposants.
Sa première prise de parole critique remonte au 31 mars 2017: elle a dénoncé une "rupture de l'ordre constitutionnel" après la décision de la Cour suprême de s'arroger les pouvoirs du Parlement, seule institution contrôlée par l'opposition. L'action du TSJ, annulée 48 heures plus tard, a été l'étincelle d'une vague de protestations qui a fait quelque 80 morts en près de trois mois.

Depuis, la procureure n'a cessé de décocher ses flèches, contestant l'impartialité des magistrats du TSJ et critiquant l'armée, autre pilier du pouvoir Maduro, pour sa violence contre les manifestants. Elle n'a pas hésité à se confronter directement au chef de l'Etat, dénonçant son projet de réformer la Constitution, qu'elle juge dangereux pour la démocratie. C'est "une personne avec beaucoup de trempe, courageuse et honnête", selon son mari. Elle a peu à peu gagné des soutiens dans l'opposition et parmi les voix critiques du chavisme.
                  

Chaviste repentie                

                  
Son franc-parler irrite: le député socialiste Pedro Carreno, à l'origine de la demande de poursuites contre elle, exige son limogeage pour "démence", le gel de ses biens et une interdiction de quitter le pays.
C'est une "traîtresse", affirme le camp présidentiel. Une nouvelle "leader de l'opposition", dit le chef de l'Etat. Lors d'un récent briefing avec des correspondants étrangers, Nicolas Maduro l'a accusée d'"extrémisme", suggérant que la procureure "a l'intention d'être candidate présidentielle pour la MUD", la coalition de centre-droit regroupant l'opposition.

Pourtant, Luisa Ortega a toujours été de gauche. Proche d'Hugo Chavez durant sa campagne présidentielle en 1998, cette avocate de l'Etat d'Aragua (nord) sans enfant est devenue procureure en 2002. Promue procureure générale en 2007, elle a été reconduite en 2014 par le Parlement, alors contrôlé par les chavistes. On la connaît pour son rôle dans l'inculpation des policiers impliqués dans la tentative de coup d'Etat contre Hugo Chavez en 2002.
 


Luisa Ortega représente le chavisme digne, démocratique, face aux prétentions totalitaires du madurisme.

 Nicmer Evans, politologue

Elle était aussi à l'œuvre dans la condamnation à près de 14 ans de prison du leader de l'opposition Leopoldo Lopez, pour incitation à la violence lors des manifestations anti-Maduro de 2014 (43 morts).
Juan Carlos Gutiérrez, avocat de M. Lopez, la définit comme "une femme affable et respectueuse", mais critique son travail: "Dans le cas de Leopoldo, le ministère public a agi de façon très irrégulière".
Luisa Ortega devait rester procureure générale jusqu'en 2021, mais le gouvernement comptait la faire partir le 30 juillet prochain, quand sera élue l'Assemblée constituante dotée de "super-pouvoirs". L'opposition refusant de participer à l'élection, la mainmise chaviste sur cette assemblée est quasi-assurée.

Pour le politologue Nicmer Evans, chaviste critique de M. Maduro, Luisa Ortega "représente le chavisme digne, démocratique, face aux prétentions totalitaires du madurisme". L'analyste Félix Seijas considère qu'elle peut constituer un "pont" entre la frange critique du chavisme et l'opposition. Un journaliste qui la connaît depuis 10 ans décrit une femme toujours élégante, "très futée" et douée d'"un grand flair politique".

Elle a dénoncé des menaces contre sa famille, rendant le gouvernement responsable de ce qui pourrait lui arriver. Pas de quoi lui enlever sa détermination: "Jusqu'à mon dernier souffle, je défendrai la Constitution", promet la procureure générale.